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Aristide Briand, 20 janvier 1921

22 Octobre 2015 Publié dans #Déclarations ministérielles

12ème législature ( 8 décembre 1919 - 13 avril 1924)

 

Déclaration ministérielle d'Aristide Briand qui présente son gouvernement à la Chambre des députés, le 20 janvier 1921.

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Aristide Briand, au centre, à la Conférence de Londres (1921) avec Lloyd George et le maréchal Foch.

 

Messieurs,

 

Appelé par M. le Président de la République à la responsabilité du pouvoir, le gouvernement qui se présente devant vous a pleinement conscience de la grandeur de sa tâche. Il en connaît toutes les difficultés. Il se déclare prêt à les affronter ; mais il sait qu’elles seraient insurmontables pour lui s’il n’obtenait l’entière confiance et l’étroite collaboration des Chambres.

Nous avons un traité de paix avec l’Allemagne ; nous n’avons pas encore la paix, la paix réelle, la seule qui puisse être solide et durable : la paix de justice et de moralité qui consacrera les droits essentiels et assurera la sécurité de la France.

Nous n’obtiendrons cette sécurité que si l’Allemagne est désarmée. C’est pour notre pays une question vitale qui trace au gouvernement le premier et le plus sacré de ses devoirs. Nous n’y faillirons pas.

La reconstitution de notre sol ravagé, de nos industries détruites, l’équilibre de nos finances ne sont possibles que si l’Allemagne exécute les réparations que le traité de Versailles lui impose. A cet effet, nos alliés nous donneront leur appui. Nous le leur demandons au nom du droit et de la justice, pour lesquels nous avons combattu, par lesquels nous avons vaincu.

Les peuples aspirent à la reprise des échanges ; mais le retour des relations normales n’est possible, le malaise qui pèse sur le monde ne peut être dissipé que si l’effroyable iniquité d’hier est réparée. La sanction de la grande guerre, la consécration de la victoire, c’est l’exécution du traité. L’Allemagne est vaincue, mais aucune de ses mines, de ses usines n’a été détruite. Ses forces de production restent entières, et même les conditions du change que lui a infligées la défaite lui ouvrent les plus larges espoirs d’expansion économique. Il est possible de prévoir son prompt relèvement.

Loin de nous la pensée d’y faire obstacle, mais la prospérité du peuple agresseur, venant, après sa défaite, contraster avec la ruine du peuple victorieux, ce serait, à la morale la plus élémentaire, un défi que la France ne peut accepter.

Nous avons la force ; nous pourrions, nous saurions nous en servir, s’il le fallait, pour imposer le respect de tous les engagements souscrits. Mais la France républicaine est essentiellement pacifique, et c’est dans la paix qu’elle veut amener l’Allemagne à l’exécution des obligations contractées.

La France réclame son dû, tout son dû. Elle est raisonnable. Elle ne demande pas l’impossible.

Mais ce qui importe dès maintenant, c’est que toutes les facultés de paiement du débiteur, en argent, en nature, en participations de toutes sortes, s’exercent au profit du créancier. Ce n’est que justice.

Telles sont nos vues, tel est notre but. Il ne peut être atteint que par un accord étroit entre nos alliés et nous.

Cet accord est la condition primordiale du règlement de toutes les questions qui tiennent en suspens le rétablissement effectif de la paix. Nous ferons tout pour le maintenir et le développer.

Nous avons la ferme confiance que notre grande amie et alliée, l’Angleterre, nous y aidera de toutes ses forces. Rien ne peut plus, en effet, entamer les relations des deux grands pays, qui ont appris à se connaître mieux et à s’estimer davantage dans les rudes combats où ils ont versé leur sang en commun. C’est leur intime union qui assure la paix du monde. Qu’il s’agisse de l’exécution du traité de Versailles, du règlement du problème oriental, du maintien de la paix établie par les traités dans l’Europe centrale ou des rapports à entretenir avec les peuples de l’Est de l’Europe, l’alliance étroite entre la Grande-Bretagne et la France est à la base de notre politique extérieure.

Avec l’Italie, nos efforts tendront à resserrer les liens que la guerre a déjà si heureusement consolidés entre deux pays latins. Nous avons confiance de rencontrer à Rome, pour les solutions qui nous intéressent, les dispositions amicales que les Italiens ont trouvées à Paris pour le règlement de la question adriatique.

L’amitié séculaire de la France et des Etats-Unis, les inoubliables souvenirs de notre histoire commune, qui ont mêlé dans le passé et qui mêleraient, s’il était nécessaire, dans l’avenir, le sang de nos soldats sur les champs de bataille de la Liberté, garantissent notre union dans la paix comme dans la guerre. Nous sommes sûrs que nos amis américains nous donneront, pour la réparation de nos dommages, le même appui inappréciable qui a décidé de la victoire dans la grande guerre où nous avons défendu ensemble la cause de la civilisation. Nous respectons les scrupules qui les ont fait hésiter sur la forme initiale à donner à la Société des nations dont ils n’ont, d’ailleurs, jamais mis en doute les principes généreux et bienfaisants.

Les intérêts indiscutables qui nous ont menés à nous lier à la noble Belgique par un accord militaire pour notre défense commune ont préparé, malgré la dissemblance de nos régimes douaniers, la conclusion d’une entente économique également désirée des deux côtés de la frontière. L’union entre Français et Belges, cimentée par leurs sacrifices, est aussi désirable pour le développement économique des deux pays que pour leur sécurité commune.

Nos rapports avec nos amis et alliés de l’Europe centrale continueront à s’inspirer des sentiments confiants et chaleureux nés pendant la guerre, au cours de laquelle nous avons combattu pour le triomphe des aspirations nationales de la Pologne, de la Roumanie, du peuple tchéco-slovaque et de l’Etat des Serbes, Croates et Slovènes. Nous ne négligerons rien non plus pour provoquer dans la stricte exécution des traités, entre tous les Etats sortis du démembrement de l’Empire austro-hongrois, les accords qui permettront à chacun de ces pays de se reconstituer économiquement et de vivre.

La situation en Orient appelle tout particulièrement notre attention. Il y a urgence à ce que la paix soit réalisée avec la Turquie et que – tenant compte des circonstances nouvelles – les conversations se poursuivent amicalement avec nos alliés pour résoudre la question orientale.

Nous n’avons rien oublié des sacrifices que la grande nation russe a faits au début de la guerre pour la cause de la liberté dans le monde. Le peuple russe a répandu si généreusement son sang que nous lui en garderons une reconnaissance inaltérable, mais dans l’état actuel, pas plus que les gouvernements qui nous ont précédés, nous ne reconnaîtrons le pouvoir des Soviets. Nous ne saurions reprendre des relations avec la Russie tant qu’il n’y aura pas à Moscou un régime qui représente véritablement le peuple russe et soit prêt à tenir les engagements pris par les gouvernements antérieurs de ce pays.

Le bolchevisme est affaire russe tant qu’il reste confiné dans ses frontières et nous n’avons pas à intervenir dans les affaires intérieures de la Russie. Mais il nous est impossible d’admettre que les armées des Soviets sortent de leur territoire pour attaquer nos alliés.

Enfin, le souci de la grandeur et de la prospérité de la France fait au gouvernement de la République le devoir impérieux de pourvoir à la représentation de notre pays partout où se discutent les grands intérêts internationaux.

Tel est le programme de politique extérieure que nous proposons à votre approbation.

Dans une Europe qui n’est pas encore pacifiée, pour nous maintenir en état de défendre et de faire triompher nos droits, nous avons besoin d’être et de rester forts. Nous nous garderons d’affaiblir notre puissance militaire ; c’est un lourd fardeau pour le pays. Il doit être réduit au strict nécessaire. Nous nous appliquerons à faire voter le plus tôt possible les projets de loi soumis à la Chambre, qui tendent à la diminution de la durée du service militaire et à une organisation de notre armée mieux adaptée aux conditions modernes de la vie nationale.

Pour être forts, il ne suffit pas à la France d’avoir une armée solide ; il lui faut aussi des finances saines. Celles-ci exigent des citoyens un effort considérable, mais qui, sous peine d’entraver l’essor du pays, doit être limité à l’indispensable ; il est, en conséquence, urgent de comprimer les dépenses publiques. C’est à quoi le gouvernement est fortement décidé. Il se propose notamment de procéder à la liquidation rapide des organismes créés pour la guerre.

Il convient, d’autre part, de rétablir l’équilibre entre les dépenses ainsi comprimées et les recettes de l’Etat. Le plein rendement de celles-ci sera assuré par la réorganisation des services financiers et en particulier des services chargés de la perception.

Nous sommes résolus à hâter le vote du budget et à réintroduire dans nos finances, profondément troublées par la guerre, l’ordre, la régularité et la clarté.

Mais si, par ces mesures au sujet desquelles nous nous concerterons avec vos commissions des finances, nous pouvons espérer parer à la crise financière, il est essentiel pour en hâter la fin, que le Trésor n’ait plus à faire face à la charge des réparations dues par l’Allemagne.

Forte par son armée et par ses finances, la France pourra se consacrer, en pleine sécurité, à son relèvement.

La victoire économique ne sera toutefois remportée qu’autant que la liberté aura été rendue à l’agriculture, au commerce, à l’industrie. Les entraves, résultant des réglementations qui ont été nécessitées par la guerre, doivent être levées. Nous nous attacherons à réaliser promptement cette libération économique.

Nous hâterons de tous nos efforts la restauration de nos régions dévastées. Nous y parviendrons par une décentralisation systématique entraînant l’abolition des formalités inutiles, par la suppression des travaux qu’exécute directement l’Etat, par l’appel à l’initiative des sinistrés eux-mêmes et par une meilleure répartition des crédits entre les divers départements dévastés.

Nous activerons l’application intégrale des lois sur les dommages de guerre, tout en la soumettant à un contrôle rigoureux, de manière à nous opposer à tout emploi abusif des fonds consacrés par le pays à cette œuvre de résurrection nationale.

Et puisque nous parlons des conséquences de la guerre, nous tenons à affirmer que nous considérons les mutilés, les veuves, les parents de nos soldats et de nos marins morts, comme les premiers créanciers de la nation. Nous aurons à cœur de poursuivre la prompte liquidation de leurs pensions et de traduire en réalités les promesses qui leur ont été faites.

La restauration économique de la France trouvera aussi un précieux appoint dans l’utilisation des ressources incomparables que nous offre notre domaine colonial et qui nous ont été d’un si grand secours pendant la guerre. Un programme d’ensemble pour la mise en valeur de nos colonies tant par le développement de leur outillage économique que par les œuvres d’hygiène et d’enseignement propres à procurer à nos sujets et protégés les bienfaits de notre civilisation, vous sera présenté sans tarder.

Ainsi, revenue à la prospérité, la France pourra reprendre sa marche en avant dans la voie des progrès de tous ordres.

Le gouvernement est résolu à faire le plus large crédit aux travailleurs de ce pays qui ont, avec patriotisme, collaboré à l’œuvre de guerre et dont le calme et la sagesse, qui sont un des principaux éléments de la force morale de la France, font, au milieu des agitations sociales de l’heure présente, l’admiration du monde entier.

Ils ont compris, en effet, qu’une autre attitude ne ferait qu’aggraver les difficultés de l’heure actuelle et retarder l’amélioration de leur condition.

Attentif aux répercussions de la crise économique dans le monde du travail, le Gouvernement doit, à celui-ci, de prendre les mesures propres à remédier à la pénible situation des chômeurs et de rechercher les moyens de rendre confiance à notre industrie.

Les réformes sociales les plus hardies ne sont d’ailleurs pas faites pour nous arrêter dès lors qu’elles seront poursuivies dans l’ordre et la légalité.

Cette politique de réformes, que nous entendons réaliser dans tous les domaines, implique le fonctionnement régulier et continu des services publics dont dépend la vie nationale.

Il importe que les fonctionnaires voient leurs droits fixés par des règles précises et, qu’assurés du lendemain dans la sécurité de leur emploi, ils s’acquittent du mandat qu’ils tiennent de la Nation sans pouvoir jamais le retourner contre elle.

En attendant la réforme administrative et décentralisatrice que le gouvernement est résolu à poursuivre, nous donnerons aux assemblées locales et aux municipalités, dont l’activité a été si utile pendant la guerre, plus de liberté.

Pour faire aboutir ce programme de réformes, le Gouvernement a besoin de s’appuyer sur une majorité solide qui ne lui ménage pas sa confiance.

C’est cette majorité que nous avons l’ambition de dégager. Pour cela, nous faisons appel à l’union de tous les républicains, de tous les représentants des partis qui se placent sur le terrain de la République avec laquelle s’identifie la France. Nous repousserons le concours de ceux qui voudraient porter atteinte au régime démocratique, ramener la France en arrière et entreprendre sur les conquêtes de la République.

Soutenus par cette majorité sur laquelle nous comptons et qui devra s’imposer la discipline et les méthodes de travail nécessaires, nous gouvernerons dans la République pour la France tout entière, en assurant à tous les citoyens le respect de leurs opinions et en veillant à ce que l’administration témoigne à chacun, sans distinction, le même souci de ses intérêts légitimes. A tous nous garantissons la justice et la liberté auxquelles ils ont droit.

C’est à cette œuvre que le gouvernement vous convie. Pour la mener à bien, nous avons besoin de toute votre confiance. Nous sommes convaincus qu’elle ne nous fera pas défaut et que, par l’union intime du Gouvernement et du Parlement, nous contribuerons efficacement ensemble à la grandeur de notre patrie.

Le gouvernement engage sa confiance sur un ordre du jour présenté par M. Arago pour lequel il obtient la priorité par 462 voix contre 77 et ainsi rédigé : «  La Chambre approuvant les déclarations du gouvernement et confiante en lui pour affirmer les droits de la France, d’accord avec nos alliés, pour assurer une politique de large union nationale entre tous les républicains dans le respect des lois de la République, et repoussant toute addition, passe à l’ordre du jour » ; le texte est approuvé sur le fond à mains levées.

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