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Des Gaulois et de l'Austrasie

17 Octobre 2016 Publié dans #Articles de réflexion

En quelques mois à peine, la France de 2016 s’est embarquée à bord d’une étrange machine à remonter le temps qui l’a ramenée à un vieux débat ouvert au XVIIIème siècle en pleine querelle entre le pouvoir monarchique et les Parlements (Cours de justice chargées aussi d’enregistrer les édits et ordonnances royales afin d’en vérifier la compatibilité avec les lois existantes, composées de gens propriétaires de leurs charges et donnant accès à la noblesse), un débat poursuivi tout au long du XIXème siècle pour aboutir à cette formule choc des manuels scolaires de la IIIème République : «  Nos ancêtres les Gaulois » tandis que, dans la région dite « Grand-Est » certains rêvaient de ressusciter l’Austrasie à laquelle une exposition est consacrée jusqu’au 27 mars 2017 à Saint-Dizier, à l’espace Camille Claudel.

« Nos ancêtres les Gaulois »… Il aura donc suffit d’une phrase de Nicolas Sarkozy, suspecté d’accointances avec les électeurs du Front National dans le contexte national qui est le nôtre pour provoquer des réactions indignées mais peu informées de ce que recouvrent en réalité les  « Gaulois » dans la pensée des auteurs de la IIIème République. 

Pour comprendre, il faut remonter au XVIIIème siècle et à un auteur, Henri, comte  de Boulainvilliers (1658 – 1722) ou plutôt à la lecture faite par les Parlementaires hostiles à la monarchie absolue d’un de ses ouvrages posthumes paru à Amsterdam et La Haye en 1727 : « Histoire de l’ancien gouvernement de la France, avec XIV lettres historiques sur les parlements ou états généraux ». 

Dans cet ouvrage, et bien que la pensée de l’auteur soit plus nuancée d’après les spécialistes qui ont étudié l’ensemble de ses écrits, le comte de Boulainvilliers, nostalgique d’une monarchie tempérée par les puissants lignages féodaux, fait des membres de la noblesse les descendants directs des envahisseurs francs, les roturiers et les paysans (comprendre le Tiers état) étant, à l’inverse, les descendants en droite ligne des Gaulois vaincus. Reprises et amplifiées dans les années 1750, notamment par l’intermédiaire de l’avocat Louis Adrien Le Paige, ces thèses devaient étayer et justifier la domination de la noblesse de robe et d’épée, ses privilèges et sa prétention, comme descendante des assemblées des Francs aux champs de mars et de mai, à partager le pouvoir législatif avec le roi tout en s’affirmant comme « représentante de la nation » en l’absence des états généraux alors qu’il  s’agissait surtout de se défendre contre la volonté royale de soumettre les privilégiés à l’impôt !

Evidemment, la Révolution française ne pouvait ignorer ces idées, certes totalement infondées scientifiquement, mais arme de combat contre la noblesse devenue l’ennemie à abattre. On en retrouve d’ailleurs l’idée dès la fameuse brochure de Sieyès : « Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? » où les révolutionnaires sont invités à « renvoyer dans les forêts de Franconie toutes les familles qui conservent la folle prétention d’être issues de la race des conquérants et d’avoir succédé à des droits de conquête. » Elles ne cessent ensuite d’être propagées par les milieux libéraux avant d’être annexées par la IIIème République dont l’hostilité à l’absolutisme et à l’Ancien Régime est bien connue.

Aussi, faut-il moins se représenter les « Gaulois » sous la plume d’Ernest Lavisse  et des auteurs du « roman national » comme une ethnie que comme le Tiers état hostile au clergé et à la noblesse, représenté dans son long combat pour son indépendance et pour exister socialement et politiquement. De quoi cimenter la nation française autour de valeurs et d’idéaux communs, bien au-delà des mythiques Gaulois dont, au fond, personne, pas même Lavisse le premier, ne pensait sérieusement qu’ils étaient les ancêtres de tous les Français. Et, quand les petits Africains, du moins ceux qui fréquentaient l’école, apprenaient « nos ancêtres les Gaulois », ils apprenaient moins qu’ils descendaient des Gaulois que les idéaux d’une nation que la Révolution a fait accéder à la souveraineté, des idéaux qu’ils firent leurs et qui leur apprirent combien ils étaient dominés, des idéaux qui devaient les amener progressivement à s’émanciper d’une nation française généreuse en idées mais si pauvre à en faire bénéficier les colonisés. Alors, apprendre aujourd’hui : « nos ancêtres les Gaulois » est peut-être plus universaliste que ce qu’en croient ceux et celles qui, un peu trop promptement peut-être y ont vu des relents ethniques ou raciaux qui sont moins évidents qu’il n’y parait. Est-ce que ce serait pour autant aujourd’hui un facteur d’intégration, ou au contraire, de désintégration de notre société si fragmentée en communautés diverses ? Seul un test grandeur nature permettrait d’y répondre et à condition de savoir, parmi tous nos idéaux, trier entre ceux qui unifient et ceux qui divisent.

Dans ce contexte, la résurgence de l’Austrasie franque dans les débats sur le nom de la région Grand-Est et à travers une exposition n’a rien d’anodin. Elle est le symbole nostalgique du combat d’une certaine « aristocratie », celle des nostalgiques de l’Europe fédérale composée de régions puissantes, autonomes et transfrontalières destinées à amoindrir le pouvoir des Etats souverains et des nations au profit d’une Europe fantasmée, celle du Saint-Empire Romain Germanique, de ses élites culturelles imprégnées de la « culture-monde » facteur de paix et de stabilité et largement contrôlée par les puissances de l’industrie et de la finance. Une vision idéalisée et pas plus scientifique que celle des roturiers gaulois asservis par la noblesse franque mais qui entretient, prolonge et donne même consistance, c’est le grand paradoxe de l’affaire, à la rivalité entre les élites « franques » et les peuples « gaulois ».

C’est même tout l’enjeu des débats qui traversent l’Europe actuellement, c’est tout l’enjeu aussi de la présidentielle de 2017 en France avec des médias télévisuels tout acquis à la vision « franque » du monde : ce fut vrai lors des débats sur le Traité Constitutionnel Européen, c’est encore le cas derrière l’intense propagande qu’ils mènent actuellement en faveur des candidats qui partagent leur vision et qu’ils agitent à toutes les sauces comme des fétiches dont ils espèrent le secours, qu’il s’agisse de Macron ou de Juppé. Comme quoi le combat des Francs et  des Gaulois est loin d’être clos. C’est même  l’éternelle question à laquelle est soumis le peuple français depuis 1789, sauf que les Francs ont bien plus souvent gagné que les Gaulois.

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