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Aristide Briand, 13 décembre 1916

21 Septembre 2014 Publié dans #Déclarations ministérielles

11ème législature (1er juin 1914 - 19 octobre 1919)

 

Déclaration ministérielle d'Aristide Briand qui présente son gouvernement à la Chambre des députés, le 13 décembre 1916.

 

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6952933b/f1.highres

Aristide Briand en conversation avec le général Sarrail (1917)

 


Il y a quelques jours, la Chambre s’est réunie en comité secret et, pendant dix séances ont été discutées, devant elle, les questions les plus diverses, je pourrais dire, les plus délicates.

Pour toutes les questions pouvant faire l’objet des préoccupations de l’Assemblée, le Gouvernement s’est offert à la discussion. Nous sommes à une minute assez grave pour que vous permettiez au chef du Gouvernement de s’expliquer en toute liberté.

De ce long débat se sont dégagées deux idées essentielles qui, après les explications particulièrement nettes du Gouvernement, et d’accord avec lui, ont été introduites dans un ordre du jour que la Chambre a voté avec sa confiance.

Le Gouvernement vous avait fait connaître comment il entendait la direction de la guerre et que, pour y pourvoir d’une manière plus efficace, il avait résolu de se resserrer en un comité d’action dont il vous a indiqué la composition et l’objet. En même temps, il vous annonçait qu’il avait étudié et réglé ce qu’il considère comme une amélioration du commandement des armées françaises.

Messieurs, vous avez enregistré ces déclarations dans un ordre du jour qui a été adopté à une grosse majorité.

Le Gouvernement s’est immédiatement employé à réaliser ses promesses et il se présente aujourd’hui devant vous ayant conscience d’avoir tenu sa parole. Qu’il s’agisse de l’action gouvernementale appliquée à l’action de la guerre et de la composition du cabinet tel qu’il a été reconstitué à cet effet, qu’il s’agisse de la réorganisation du commandement, satisfaction a été donnée à votre ordre du jour. Sur ces deux points, je me mettrai volontiers à la disposition de la Chambre pour des explications plus détaillées qu’elle pourrait exiger de moi.

Messieurs, je dois d’abord un salut ému et un tribut de reconnaissance à ceux qui ont été mes collaborateurs. Ils ont, sous ma présidence, rendu des services éminents à leur patrie, alors que chacun d’eux était assurément plus qualifié par son passé, par ses titres, à la confiance de son pays, pour y tenir ma place.

Si je leur devais cet hommage, je ne puis que constater que le ministère a été remanié sur des bases conformes aux déclarations qui vous avaient été faites et que vous avez approuvées.

Sur la composition du ministère, je ne dirai rien ; sur ses buts, je suis prêt à vous fournir toutes explications.

Le cabinet contient, comme je vous l’avais promis, un comité de guerre qui aura tous pouvoirs de décision prompte et qui dispose de moyens d’action adéquats. Il siègera pour ainsi dire en permanence et arrêtera ses résolutions relatives à la direction de la guerre après avoir pris les avis techniques nécessaires. A l’arrière, pour faire face aux nécessités de la vie économique du pays, pour intensifier ses productions, pour établir un marché régulier et pour assurer entre les besoins militaires et les besoins civils une juste et rapide répartition, une organisation appropriée par des groupements de ministères a été adoptée.

Vous l’apprécierez, vous la jugerez.

Messieurs, c’est avec la volonté de faire jouer ces organismes, pour le bien du pays, en vue de la victoire, que le ministère s’est constitué et se présente devant vous.

Je vous demande à présent la permission de jeter devant le pays un rapide coup d’œil sur la situation. On ne saurait me reprocher d’avoir un moment quelconque, depuis le début de la guerre, essayé d’entretenir dans les esprits un optimisme néfaste. Il vous suffira de relire ma déclaration ministérielle et les observations qui la terminaient pour vous rendre compte que je dis la vérité.

Je n’ai pas caché les difficultés de la tâche, je les ai signalées avec franchise, mais je n’ai pas dissimulé non plus, même dans les circonstances les moins favorables les raisons d’espérance et de confiance.

Ces raisons, Messieurs, dans l’heure difficile que nous traversons, elles existent, elles persistent, et je dis que maintenant plus que jamais nous devons entretenir en nous la confiance avec la conviction, la certitude de vaincre.

Messieurs, on dit « Nous sommes depuis plus de vingt-huit mois en guerre, nous voyons des pays envahis par les armées allemandes, nous constatons que des efforts fréquents ont été faits pour repousser ces armées, pour leur arracher la victoire, mais nous ne l’avons pas obtenue. » C’est une argumentation qui ne porte pas et je vais vous dire pourquoi.

Une guerre comme celle-ci, mettant aux prises des nations entières, jetant sur les fronts des densités d’hommes qu’on n’aurait jamais cru possibles, une pareille guerre, ni pour les uns, ni pour les autres, n’était susceptible d’aboutir rapidement à des résultats décisifs.

Vous ne devez pas oublier, Messieurs, combien la puissance militaire de l’Allemagne était formidable par comparaison avec celle des autres pays ; vous ne devez pas oublier non plus qu’ayant une armée infiniment plus nombreuse que la nôtre, un matériel plus puissant, c’est sur nous, presque isolés au début de la lutte, que l’Allemagne s’est jetée avec la brutalité la plus sanglante. Ce fut, Messieurs, la grande minute d’angoisse où l’on put trembler pour le sort de ce pays, et c’est à son honneur immortel, à sa gloire éternelle devant l’histoire qu’alors, pour ainsi dire le seul rempart contre cette tentative d’emprise de la barbarie, il ait résisté, refoulé le flot, permis aux alliés de s’armer et rendu impossible la victoire décisive que l’Allemagne avait méditée.

Voyez maintenant, Messieurs, la situation actuelle ; voyez-là même à travers les récents succès de l’armée allemande. Nulle part ils n’ont été décisifs, nulle part ils ne sont absolus.

Certes, la Roumanie, la vaillante Roumanie a fléchi sous le premier choc. Oui, il est vrai que les armées allemandes, autrichiennes et bulgares sont dans la Valachie et c’est une chose triste et cruelle. Mais regardez les choses de plus près. L’armée roumaine n’est pas détruite, elle se reconstitue, appuyée sur de braves armées russes.

Demain, c’est un nouveau front sur lequel là-bas on continuera à se battre, car la décision est loin d’être intervenue. C’est un front de 400 ou 500 kilomètres de plus que tiendront encore les Roumains, les Russes, qui ont des effectifs pour le pouvoir faire et qui le feront courageusement ; c’est un front sur lequel Allemands et Autrichiens devront se trouver avec du matériel de guerre. Or, vous ne supposez pas que si les armées qu’ils ont envoyées là-bas n’y étaient pas, elles ne seraient pas utilisées quelque autre part.

L’Allemagne a été obligée d’étendre ses fronts sans avoir obtenu nulle part de résultats décisifs, cela je le répète et le répéterai, car il faut l’entendre. Même la Serbie a reconstitué son armée et elle se bat ; la Roumanie n’a pas son armée détruite et, comme je le faisais observer, elle est appuyée par les armées russes ; c’est un front de Riga à Constantza qu’Allemands, Autrichiens, Bulgares, Turcs auront à tenir.

Evidemment les revers de ces derniers jours sont pour troubler et pour inquiéter ; ils constituent ce qu’on peut appeler une situation sérieuse. Mais se laisser émouvoir, se laisser troubler, voilà qui n’est pas admissible ; je le dis pour vous et aussi pour le pays.

Mais remarque-t-on : « L’année 1916 s’est passée comme l’année 1915, elle n’a pas amené la victoire. »

Ah ! Messieurs, il faut jeter un regard en arrière sur cette année ; il faut se rappeler ce qu’elle a été au début, il faut se souvenir des heures d’émotion cruelle et d’anxiété par lesquelles nous avons passé ; il faut se rappeler quel immense effort, dont elle attendait la victoire, a fait l’armée allemande. Elle avait préparé une agression avec les moyens en hommes et en matériel qui pouvait lui faire supposer que cette attaque violente la conduirait à la victoire.

Eh bien, Messieurs, après huit mois, ce n’est pas une victoire allemande, c’est une victoire française qui, à Verdun, s’est inscrite sur les drapeaux.

Il ne faut pas oublier non plus, Messieurs, qu’à la minute la plus angoissante, c’est par la diversion de la Somme que Verdun soulagé a pu respirer, reprendre des forces et repousser l’ennemi presque jusqu’à son point de départ du commencement de l’année.

Sur la Somme où, certes, il n’y pas  encore eu, à ce jour, une victoire décisive, sur la Somme, l’ascendant de nos soldats s’est marqué puisque, dans cette campagne 80 000 prisonniers allemands ont été faits par eux.

Messieurs, quand je dis ces choses, je rends hommage au pays d’où sont sortis ceux que vous appelez les poilus, nom glorieux, et je rends aussi hommage aux chefs qui les ont conduits, à l’armée française toute entière.

Les effectifs des alliés s’accroissent sur tous les fronts et en même temps leur matériel s’améliore ; il s’améliorera encore pendant les mois qui vont venir : tous les efforts tendent à améliorer sa puissance.

Eh bien, Messieurs, les effectifs de l’ennemi ne sont pas indéfiniment extensibles ; vous avez pu le voir ces mois derniers à des mesures exceptionnelles. Quand un pays qui se prétend victorieux place sous le régime militairela totalité de la population civile, il est permis de mettre sa victoire en doute.

Le Gouvernement ne pratiquera pas la méthode de l’ennemi uniquement parce que celui-ci a donné cet exemple. Il n’entend pas par l’organe de son comité de guerre imposer à ce pays une telle gêne sans nécessité ; il vous demanera si vous avez confiance en lui.

Il vous demandera les pouvoirs nécessaires pour régler d’urgence et par décret toutes les questions qui concernent la défense nationale. Il vous demandera, dans l’intérêt supérieur de cette défense, des possibilités de réquisition civile pour les hommes et pour les choses. Il ne jettera pas aveuglèment , dans un mouvement improvisé ou par esprit d’imitation, un vaste et mortel filet sur le pays.

Il vous demandera la faculté de résoudre par décret toutes les questions qui intéressent la défense nationale et que des lois sont trop lentes à régler ; particulièrement une grave question qui ne peut être réglée qu’en temps de guerre et dont la solution importe à la vie de notre pays, à son salut, la suppression totale de la consommation de l’alcool.

Messieurs, l’ennemi nous donne le spectacle de certains gestes désordonnés qui font une impression, à mon sens, trop vive sur notre opinion ; je ne nie pas qu’il n’y ait dans ces gestes quelque chose de préoccupant en tant qu’ils procèdent d’un désir plus âpre de défense nationale ; mais, on a le droit de se demander s’ils ne comportent pas aussi une part de préoccupations politiques.

Messieurs, en m’exprimant ainsi, je n’improvise pas une opinion personnelle. Vous savez très bien qu’en Allemagne même s’est manifestée la crainte que de semblables mesures dictatoriales n’eussent un autre but que la défense nationale.

Il entre certainement dans ces mesures la volonté d’intensifier la guerre. Il est certain que nos ennemis mettront tout en œuvre pour, au printemps prochain, nous opposer des armées puissamment munies de matériel, essayant de compenser par le matériel l’appauvrissement des effectifs et de s’assurer ainsi la victoire.

En face de cet effort, la France doit faire l’effort correspondant ; en face de cet effort, qui trahit l’inquiétude de l’ennemi, eu égard aux conditions dans lesquelles ces mesures extrêmes sont prises, nous avons le droit d’avoir confiance. Nous ne devons pas nous abandonner une minute ; nous devons faire tête et le Gouvernement a la volonté de faire tête.

Messieurs, c’est dans la minute même où elle proclame sa victoire sur tous les fronts que l’Allemagne, sentant au fond d’elle-même, l’impossibilité de vaincre, nous envoie à travers l’espace certaines paroles sur lesquelles il n’est pas possible de ne pas m’expliquer.

Vous avez lu le discours prononcé par M. de Bethmann-Hollweg, chancelier de l’empire allemand.

Sur ce discours, dont je n’ai pas le texte authentique, il m’est impossible de me prononcer. Je ne veux pas vous apporter une opinion officielle. Aucun gouvernement n’a, d’ailleurs, été saisi jusqu’ici de ces prétendues propositions et il est douteux que ceux dont on demande dans le moment présent, dans les conditions présentes, l’entremise, acceptent une tâche aussi délicate et qui pourait inquiéter bien des consciences.

Sur le fond des choses, comme en toutes circonstances, c’est seulement une opinion réfléchie, débattue, arrêtée en complet accord, en pleine solidarité avec nos alliés qu’officiellement je pourrais vous apporter.

Mais j’ai le droit et j’ai le devoir dès maintenant de réagir contre un empoisonnement possible de mon pays. Quand je vois que l’Allemagne s’arme jusqu’aux dents, qu’elle mobilise toute sa population civile au risque de briser son commerce, son industrie, de désorganiser ses foyers dont elle est si fière, que tous ses fourneaux d’usine rougissent pour la production de guerre, qu’elle lève partout, en violation du droit des gens, dans leurs pays, des hommes pour les obliger à travailler pour elle, si je ne criais pas à mon pays : « Attention ! Prenons garde ! », je me rendrais bien coupable.

Messieurs, remarquez que ce qui nous vient de là-bas c’est une invitation à négocier la paix. Elle nous est faite dans les conditions que vous savez : la Belgique envahie, la Serbie envahie, la Roumanie envahie, dix de nos départements envahis.

Elle nous est faite dans l’imprécision et le vague, avec des paroles solennelles destinées à troubler les esprits, à remuer les consciences, à inquiéter les cœurs chez des peuples qui portent le deuil de tant de morts. Messieurs, c’est un moment redoutable sur lequel j’appelle votre attention.

Je discerne dans ces déclarations le même cri de conscience qui toujours cherche à tromper les neutres et tente peut-être aussi d’abuser ce qu’il y a d’éléments clairvoyants dans le peuple allemand ; « cette horrible guerre, proclame-t-on, ce n’est pas nous qui l’avons déchaînée. »

C’est constamment ce cri qui revient sur les lèvres allemandes : « Nous avons été attaqués, nous nous défendons, nous sommes des victimes. »

A ce cri d’abord, je veux répondre encore pour la centième fois : «  Non ! C’est vous qui fûtes les agresseurs. Quoi que vous disiez, les faits sont là qui vous le crient. Le sang est sur vos têtes et non sur les nôtres. »

De plus, dans les conditions où ces propositions sont faites, j’ai le droit de les dénoncer comme une manœuvre, comme un piège grossier ; quand après avoir lu des paroles comme celles-ci : « Nous voulons donner à nos peuples toutes les libertés dont ils ont besoin, tous les moyens de vivre et de prospérer qu’ils peuvent désirer », je constate que dans le même document, ce que nos ennemis offrent aux autres nations, c’est à titre d’aumône, de bien vouloir ne pas les anéantir, je m’écrie : « Est-ce vraiment cela qu’après la Marne, qu’après l’Yser, qu’après Verdun, à la France glorieuse, on ose offrir ? »

Il faut méditer un pareil document, il faut voir ce qu’il représente dans la minute où il est lancé à travers le monde et vers quel but il va.

Ce que j’apporte à cette tribune, ce sont de simples impressions ; je ne les y aurait pas abordées si je n’avais pas le devoir de mettre mon pays en garde contre ce qui pourrait produire en lui une démoralisation.

Ce n’est pas que je doute de sa clairvoyance, ni de sa perspicacité. Je suis sûr qu’il ne sera pas dupe.

Mais quand même, du haut de cette tribune, avant que les propositions ne soient officielles, j’ai le droit de dire qu’il y a là une ruse. Il y a là une tentative pour dissocier les alliés, pour troubler les consciences et faire chanceler le moral des peuples.

Alors, Messieurs, m’excusant d’avoir été si long – mais je vous ne me reprocherez pas d’avoir traité cette question, je termine en disant : La République française ne fera pas moins aujourd’hui que, jadis, en de semblables circonstances, la Convention.

 

L’ordre du jour de confiance, déposé par le député Roden et approuvé par le gouvernement (« La Chambre, approuvant les déclarations du gouvernement et confiante en lui pour poursuivre énergiquement la conduite de la guerre et repoussant toute addition, passe à l’ordre du jour ») est adopté par 314 voix contre 165.

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