Le film de Gérard Oury, avec Bourvil et de Funès est tellement connu et appartient tellement au patrimoine cinématographique français qu'il parait vain, de prime abord, de lui consacrer le moindre article.
C'est pourtant la gageure à laquelle nous allons nous essayer. Mais, tout d'abord, situons l'action du film pour les quelques rares personnes qui ne l'auraient jamais vu.
Nous sommes en 1942, dans une période où la France est encore pour quelques mois, séparée entre une zone occupée par les Allemands et une zone libre où s'est installé le Gouvernement de Vichy et où les plus grandes tragédies de la guerre ne semblent pas s'être encore produites. A Paris, la présence allemande est bien réelle et se marque physiquement dans la ville (parades militaires, drapeaux, mondanités ...) dans une France qui se partage entre passivité, peur et résistance. C'est alors que, par le plus pur des hasards, Stanislas Lefort, chef d'orchestre à l'Opéra et Augustin Bouvet, peintre en bâtiments, voient se croiser leurs destins autour du sauvetage de trois aviateurs anglais dont l'avion, touché lors d'un raid nocturne, doit être abandonné à la verticale de Paris. C'est en grande partie sur ce sauvetage que repose l'histoire du film et son humour aussi.
Il sort en décembre 1966. Il y a vingt-et-un an que la guerre a pris fin mais nombre des spectateurs qui se précipitent dans les salles, de même que le ministre de la culture André Malraux qui donne l'autorisation de tourner à l'Opéra, ont vécu cette période sombre de notre histoire. Aussi Gérard Oury se trouve-t-il face à un défi et un pari audacieux: vingt ans après la guerre, faire rire de l'Occupation, sans trop froisser les mémoires et les consciences ni compromettre la réconciliation franco-allemande, engagée depuis les années cinquante et qui connait son acmé avec le Traité de l'Elysée signé en 1963 entre de Gaulle et Adenauer, tout en respectant la logique voulue par la "geste gaulienne" de l'oubli au nom de la réconciliation nationale qui a jeté un voile pudique sur les compromissions de certains Français afin de remettre la France en marche après la guerre.
Or, la grande vadrouille relève parfaitement ces défis: aucune allusion à la Collaboration (au moins en apparence), mystique de la France résistante avec les rappels à l'engagement des cheminots dans la guerre ou le "groupe de l'Opéra" qui tente de faire sauter une bombe dissimulée dans les fleurs qui décorent la tribune officielle, des Allemands présentés comme des bêtas (là aussi au moins en apparence) que l'on peut facilement rouler mais avec cette limite qu'aucun n'est jamais placé dans une situation humiliante.
Pourtant, derrière cela, le film atteint quelques "vérités" plus profondes: la résistance fut diverse, aussi bien une affaire de circonstance, parfois ponctuelle, comme dans le cas de Bouvet et Lefort ou des soeurs de l'Hospice de Beaune qu'un engagement plus sérieux pour d'autres (ex: le "groupe de l'Opéra" ou l'hôtellière), la recrudescence réelle de la prostitution sous l'Occupation comme le rappelle la scène de la bouche d'égout, la vie qui continue avec son cortège d'amusements divers dont témoigne le Guignol pour les enfants et un Paris "artistique" qui a repris ses droits (Stanislas Lefort ne s'apprête-t-il pas à diriger la Damnation de Faust à l'Opéra ?).
Mieux, sans en avoir l'air, il réussit à faire passer en filigrane, ce que, théoriquement, il n'était pas censé montrer:
- l'utilisation de la Marche hongroise de la Damnation de Faust ne peut se comprendre ici que par son air "menaçant"
qui évoque un danger planant aussi bien sur la tête de l'occupant que sur ceux - les Collabos - qui n'ont pas la conscience tranquille, marche dont
l'explosion finale annonce de façon prémonitoire, la future victoire alliée de 1944-45 et le châtiment des vaincus
- l'horreur de l'Occupation réussit à être très bien suggérée: même placée sous le signe du comique, la peur de l'Allemand est omniprésente dans le film et la scène où de Funès essaye de faire cesser les ronflements du major est symptomatique: c'est un lion rugissant, menaçant, n'ayant plus rien d'humain; il incarne la férocité d'une bête sauvage, la nature profonde du nazi sanguinaire et plus du tout l'Allemand "bêta".
"Pardonner oui, oublier non" semble murmurer en arrière-plan subliminal Gérard Oury.
Enfin, le succès du film s'explique par la conjonction de plusieurs phénomènes: une France qui a repris confiance en elle, croit en ses forces et se sent fière d'une certaine identité nationale dont témoigne, au même moment, le succès du petit gaulois Astérix (le Combat des chefs, sorti la même année, se vend à 600 000 exemplaires).
Or, la grande vadrouille se situe clairement dans ce vent d'optimisme qui contribua à panser les plaies d'une nation française qui venait d'être meurtrie par une autre guerre, celle d'Algérie, en cherchant à lui redonner le sens de l'intérêt commun, du "vivre ensemble" et d'un certain pardon sans pour autant oublier.
C'est tout cela qui se cache derrière le rire de la grande vadrouille, c'est peu et beaucoup à la fois.
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