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Le pantalon garance: fantasmes et réalités

3 Juillet 2014 Publié dans #Quelques articles historiques

http://www.hervedavid.fr/francais/14-18/soldat%20du%2027e%20regiment%20d%20infanterie%201914.jpg

 

L'une des croyances les plus populaires et les plus endurcies concernant les pertes subies par l'armée française en 1914, c'est qu'elles seraient dues au fameux pantalon rouge garance qui équipe notre armée depuis 1867.

Tantôt, on en accuse les militaires coupables d'incompétence ou de carence; tantôt, ce sont les producteurs de garance qui sont visés - il aurait s'agi de préserver leurs intérêts économiques; tantôt ce sont les politiques et les journalistes qui sont accusés d'avoir fait obstacle à l'évolution de l'uniforme français.

Qu'y a-t-il de vrai là-dedans ?

Ce pantalon rouge est-il responsable des hécatombes de l'année 1914, comme on l'entend souvent ?

 

L'armée aurait fait preuve d'incompétence ou d'impéritie et serait donc responsable du maintien du vieil uniforme de nos armées. FAUX

Au contraire, comme dans les autres armées, la guerre des Boers a provoqué une grande réflexion sur la nécessité d'adopter un uniforme moins voyant et plus adapté à la guerre moderne. Plusieurs projets ont été proposés dans ce sens, comme on peut le voir ici.

L'armée n'est donc en rien responsable du maintien du pantalon garance.

 

A-t-ton voulu préserver les intérêts économiques des producteurs de garance ? NON

La plupart des producteurs de garance ont disparu entre 1850 et 1880. En 1898, la France ne compte plus qu'une seule fabrique et ne produit plus que 500 tonnes de garance par an.

Du reste, les uniformes français ne sont pas teints avec de la garance naturelle, mais avec un colorant chimique, l'alizarine, fabriqué par les industriels ... allemands !

Il ne s'agissait donc pas, là non plus, de préserver les intérêts des producteurs français de garance.

 

Les politiques et les journalistes ont tout fait pour que l'uniforme n'évolue pas. VRAI

Les vraies responsabilités du maintien du pantalon garance sont à rechercher du côté politique et journalistique.

Chaque fois que les états-majors successifs ont demandé la mise en fabrication d'uniformes discrets, les députés ont repoussé leur demande, tantôt on invoque le respect des couleurs nationales; tantôt, on évoque des questions esthétiques; tantôt des questions financières: par exemple, la commission des finances de la chambre estime que si l'on réserve des crédits pour de nouveaux uniformes, c'est autant de moins pour d'autres postes de dépenses, notamment en matériels.

D'autre part, la presse, à chaque nouvelle tenue, n'a de cesse d'y porter des regards négatifs. Ainsi on peut lire que telle tenue " ne fait pas honneur au goût national", à telle autre, on ne prédit pas "une brillante carrière". Au défilé du 14 juillet 1912, où plusieurs types de tenues sont présentées, on souligne que "l'on acclame la vieille tenue".

Ce sont donc les élus et les médias qui sont les principaux responsables du maintien du vieux pantalon garance.

 

Le pantalon garance est-il responsable des pertes de 1914 ? FAUX

Il est vrai qu'en proportion, l'année 1914 est la plus meurtrière de la guerre (301 350 morts environ pour cinq mois de guerre, soit un taux de 2,95 % des effectifs totaux ou si l'on préfère 60 270 morts par mois [trois à quatre fois plus que toutes les autres années de la guerre]).

Le pantalon garance y est-il pour quelque chose ?

En fait,

- d'une part, les chiffres de pertes sont sensiblement égaux à ceux connus par les autres armées, pourtant équipées, elles, d'uniformes aux teintes discrètes (kaki anglais, Feldgrau allemand ...)

- d'autre part, les troupes françaises équipées d'uniformes bleu marine (chasseurs à pieds) connaissent des taux de pertes comparables aux troupes équipées du pantalon garance.

 

Comment expliquer cette hécatombe de 1914 ?

Ce sont les techniques d'attaque qui sont responsables: ayant mal évalué les conséquences de l'augmentation importante de la puissance de feu et faisant un peu trop confiance dans l'élan apporté par l'offensive à outrance, les états-majors découvrent, horrifiés, les effets sur les colonnes envoyées en unités serrées à l'assaut de l'adversaire et durent réfléchir à l'adoption de nouvelles tactiques, tandis que les tranchées que les soldats commencèrent à creuser spontanément jouèrent un rôle certain dans la diminution de la mortalité au front.




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