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Raymond Poincaré, 16 janvier 1912

15 Mai 2014 Publié dans #Déclarations ministérielles

10ème législature (1er juin 1910 - 4 avril 1914)

 


Déclaration ministérielle de Raymond Poincaté qui présente son gouvernement à la Chambre des députés, le 16 janvier 1912.

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/65/Raymond_Poincar%C3%A9_1914.jpg/220px-Raymond_Poincar%C3%A9_1914.jpg

Messieurs,

 

Dans les circonstances présentes, nous avons pensé que notre devoir le plus impérieux était de grouper, en un même sentiment national, toutes les fractions du parti républicain. Pour réaliser cette union, nous n’avons eu qu’à suivre l’exemple du pays qui, toujours indifférent aux questions de personnes, sait, aux heures difficiles, s’élever sans peine à la claire compréhension de l’intérêt public.

Assurer, le plus rapidement possible, la ratification définitive d’un traité qui a été négocié au nom de la France, qui a été voté par la Chambre, et dont la commission sénatoriale est certainement disposée à achever l’étude avec la conscience et l’impartialité dont elle a fait preuve dès le début de ses travaux, voila la première tâche qui s’impose au gouvernement. Ce traité, bientôt complété, nous n’en doutons pas, par une entente loyale avec l’Espagne, nous permettra d’organiser au Maroc un protectorat qui est l’aboutissement naturel de notre politique africaine. Il nous permettra également de maintenir, entre une grande nation voisine et la France, dans un esprit sincèrement pacifique, des relations de courtoisie et de franchise, inspirées par le respect mutuel de leurs intérêts et de leur dignité. Autant que jamais, nous entendons rester fidèles à nos alliances et à nos amitiés. Nous nous efforcerons de les cultiver avec cette persévérance et cette continuité qui sont, dans l’action diplomatique, le meilleur gage de droiture et de probité.

Pour qu’une nation soit forte et respectée, il est indispensable qu’elle ait un gouvernement résolu à prendre les responsabilités qui lui incombent et à exercer sans défaillance toute l’autorité qu’il peut tenir de votre confiance.

Si le progrès n’est que l’ordre en mouvement, une grande démocratie républicaine qui veut améliorer son organisation sociale, doit savoir, avant tout, discipliner elle-même ses forces intimes de développement et se soumettre librement aux conditions vitales de toute société civilisée. Le maintien de la paix publique, la répression inflexible des crimes et des délits commis contre les personnes et les propriétés, le fonctionnement régulier des grands services administratifs constituent les devoirs élémentaires de tout gouvernement. Mais le pouvoir que le peuple délègue aux hommes qu’il charge de gérer ses affaires et de le représenter vis-à-vis du monde, ne serait rien s’il ne contenait, en même temps, sous le contrôle des Chambres, un rôle de direction et d’éducation sociale. Un gouvernement digne de ce nom doit chercher à s’assimiler ce qu’il y a de meilleur dans les aspirations nationales et à coordonner les énergies éparses dans le pays ; il doit être, en un mot, avec le concours du Parlement, une puissance d’organisation méthodique et d’action rationnelle.

Dans cette mission très noble et très élevée, un gouvernement échouerait, s’il ne pouvait compter sur le dévouement professionnel de tous les citoyens investis de fonctions publiques. Nous inviterons les Chambres à donner, le plus tôt possible, aux fonctionnaires, un statut fixe qui les protégera contre l’arbitraire et qui leur trace clairement leurs droits et leurs obligations.

Dès aujourd’hui, nous veillerons à ce qu’il ne soit pas pris, dans aucun département ministériel, de ces mesures isolées, qui contredisent trop souvent le régime des ministères voisins et qui risquent toujours de jeter dans le personnel le trouble et l’inquiétude.

Le pays a manifesté, aux dernières élections, dans la grande majorité des collèges, sa volonté de voir introduire dans le système électoral des remaniements profonds. Le gouvernement se mettra immédiatement en rapports avec la commission du suffrage universel de la Chambre, de manière à voter, dans le plus bref délai, en poursuivant l’œuvre déjà accomplie par cette commission et par la majorité républicaine, une réforme qui garantisse aux partis politiques une représentation plus exacte et qui donne aux élus la liberté nécessaire pour subordonner toujours les intérêts locaux à l’intérêt national. Quelque amélioration des mœurs publiques qu’on doive du reste attendre de cette réforme, c’est en nous-mêmes, messieurs, c’est dans notre ferme et commune volonté d’assurer la constante suprématie du bien général sur les intérêts particuliers que nous trouverons le plus sûr moyen de corriger des habitudes dont nous sommes, vous et nous, les premières victimes.

Parmi les influences moralisatrices dont dispose l’Etat, l’une des plus efficaces est assurément l’école publique. Fidèles à la pensée laïque, si souvent calomniée par l’esprit de parti, demeure une école nationale ouverte à tous les enfants de France et scrupuleusement respectueuse de la liberté de conscience. Avec tous les républicains, nous sommes décidés à la défendre contre les attaques systématiques dont elle est l’objet et à l’entourer en outre de tout un ensemble d’institutions protectrices et complémentaires, œuvres post-scolaires, caisses des écoles, commissions destinées à rendre effective une obligation tant de fois restée lettre morte.

Nous avons également foi dans l’action salutaire des grandes œuvres sociales qu’à déjà entreprises la république et que, dans la mesure de ses forces financières, elle se doit à elle-même de continuer.

Le ministère du travail, qui a, depuis sa création, sollicité les plus fiers esprits, doit être, dans la nation, un foyer de concorde et une école de solidarité.

La Chambre a voté, dans la loi de finances, un certain nombre de dispositions, qui modifient et élargissent la loi sur les retraites ouvrières et paysannes. Nous ne négligerons rien pour amener, à cet endroit, un accord immédiat entre les deux Assemblées.

Nous ferons également ce qui dépendra de nous pour amender sur les points défectueux la loi de 1905 et pour développer progressivement, avec la collaboration de la mutualité le mécanisme des assurances sociales, en abordant sans retard la grave question de l’assurance invalidité: convaincus que nous sommes de la supériorité morale et politique, de l’assurance, qui encourage l’effort individuel, sur l’assistance, qui peut devenir par mégarde une prime à l’imprévoyance et à la paresse.

Il n’est guère de réformes sociales qui ne dépendant étroitement des ressources financières. La Chambre vient de montrer, dans la discussion du budget 1912, un sentiment net et très heureux du bon ordre financier. Voter le budget en temps normal, surveiller les dépenses avec une rigueur impitoyable, poursuivre sans relâche la recherche d’économies, proportionner les crédits aux recettes, asseoir sur des bases solides des budgets sincèrement équilibrés, il n’est pas, messieurs, d’œuvre plus utile à la prospérité économique et à la puissance financière du pays. Nous vous aiderons de toutes nos forces dans cette tâche essentielle. Nous ferons, en même temps, tout ce qui nous appartiendra pour hâter, au Sénat, l’étude du projet d’impôt sur le revenu et pour assurer le vote d’une réforme fiscale qui aboutisse enfin, sans procédés vexatoires, à une répartition plus équitable des charges publiques.

Nous n’oublierons pas, d’ailleurs, qu’il est une limite aux forces contributives d’une démocratie laborieuse et jamais nous ne séparerons l’examen des questions budgétaires du souci de développer l’activité commerciale, la richesse industrielle et agricole du pays et de ses colonies.

Par-dessus tout, nous nous ferons un devoir de concilier, comme des forces jumelles et convergentes, cette puissance financière qui est d’un si grand secours pour la France, avec sa puissance militaire et navale. Si profondément pacifique que soit notre pays, il n’est pas maître de toutes les éventualités et il entend rester à la hauteur de tous ses devoirs.

L’armée et la marine seront l’objet de notre sollicitude attentive. Comme vous, messieurs, nous voyons en elles les soutiens sacrés de la république et de la patrie.

 

L’ordre du jour de confiance au gouvernement, présenté par le député Dalimier (« La Chambre, approuvant les déclarations du gouvernement, confiante en lui pour assurer à l’extérieur la sauvegarde des droits et des intérêts de la France et pour réaliser par l’union de tous les républicains les réformes laïques, fiscales et sociales, et refusant toute addition, passe à l’ordre du jour. ») et accepté par le gouvernement, est adopté à 440 voix contre 6.

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