Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Alexandre Millerand, 22 janvier 1920

11 Juillet 2015 Publié dans #Déclarations ministérielles

12ème législature ( 8 décembre 1919 - 13 avril 1924)

 

Déclaration ministérielle d'Alexandre Millerand qui présente son gouvernement à la Chambre des députés, le 22 janvier 1920.

 

(Alexandre Millerand à son bureau, 1920)

 

Appelés par la confiance de M. le Président de la République au redoutable honneur de succéder au ministère présidé par le grand patriote qui incarne aux yeux du monde la Victoire, notre premier devoir est de faire connaître au Parlement et au pays les principes dont s’inspire le nouveau cabinet et la méthode qu’il entend suivre.

La République célébrera dans quelques mois son cinquantenaire. Elle avait trouvé la France envahie et vaincue. Elle a refait l’intégrité de la patrie. Par elle, l’Alsace et la Lorraine ont repris leur place au foyer.

Elle a instauré et maintenu le gouvernement d’une grande nation par elle-même, sous le régime parlementaire, en dehors de toute ingérence confessionnelle.

Fondée sur la liberté, la République ne connaît que des citoyens égaux en droits, sous le règne de la loi, sans acception de croyances ou de conditions.

Le régime parlementaire n’exclut ni le pouvoir exécutif fort, ni un pouvoir judiciaire libre, dans le cercle de leurs attributions : ils lui sont nécessaires.

Pas davantage, l’unité et l’indivisibilité de la patrie n’excluent une puissante vie régionale : pour rompre avec les abus si souvent dénoncés de la centralisation, nous trouverons dans nos chères provinces reconquises des indications et des exemples précieux.

Mais avant qu’il nous soit donné de modifier, dans la mesure utile, le statut de nos lois organiques et constitutionnelles, une besogne plus urgente nous appelle.

L’Allemagne a dévasté dix de nos départements les plus riches.

Pour repousser l’agression, pour obtenir la victoire, la France a dû tendre à l’extrême le ressort de ses énergies.

Elle a jeté sans compter dans le gouffre son sang et son or.

L’héroïsme de nos soldats a sauvé le Pays. Il ne suffit pas de le reconnaître par des paroles. Il faut, sans plus tarder, payer à nos vaillants mutilés et aux familles de nos glorieux morts les pensions ou allocations auxquelles ils ont droit. Nous instituerons les services nécessaires pour hâter la liquidation de cette dette sacrée.

Pour retirer de la victoire son bénéfice légitime et dû, il ne faudra ni prodiguer moins d’efforts, ni montrer moins d’abnégation qu’il n’a été nécessaire d’en déployer pour la gagner. L’ère des sacrifices et des restrictions est loin d’être close.

Le pays est prêt à se les imposer dans la paix comme il le fit dans la guerre. En les lui réclamant, il faut lui en expliquer les raisons : nous ne lui cacherons rien de la vérité.

Le devoir civique tient à cette heure en quatre mots : produire plus, consommer moins.

Consommer moins, parce que l’épargne, privée comme publique, la renonciation systématique à toute dépense inutile, est la condition première du relèvement de la fortune nationale.

Produire plus, parce que, pour remplacer les outillages usés ou détruits comme pour rétablir notre situation économique et financière, il n’est pas d’autre moyen que de créer de la richesse.

Double devoir, qui rend plus urgent la nécessité de supporter et peu à peu de réduire les lourdes charges nées de la guerre.

Chaque citoyen doit, dans la mesure de ses facultés, et progressivement à elles, contribuer à l’impôt.

Pour sauver la patrie, ses enfants, dans un élan admirable de foi et d’abnégation, lui ont offert jusqu’à leur vie.

Ce n’est plus de leur sang, c’est de leur travail et d’une part de leurs ressources qu’elle a besoin.

Si nous ne le comprenions pas, le sacrifice de nos morts et de nos glorieux mutilés risquerait de demeurer inutile.

L’acquittement scrupuleux de l’obligation fiscale est un devoir sacré.

Payer l’impôt, c’est servir la France ; s’y dérober serait la trahir.

Notre souci immédiat sera de vous faire connaître le tableau des voies et moyens par lesquels réduire l’inflation fiduciaire, équilibrer le budget, commencer l’amortissement de notre dette. Nous aurons pour préoccupation dominante d’atteindre la matière imposable partout où elle se trouve, sans décourager l’esprit d’entreprise.

Il est juste et moral que les profits dont la guerre fut la source soient particulièrement frappés. Il serait scandaleux que les difficultés de l’heure permissent à des particuliers de réaliser sur le public des profits sans mesure : la justice remplira son devoir.

Notre tâche essentielle sera de dresser dans tous les domaines (restauration des régions dévastées, agriculture, commerce, industrie, mise en œuvre de nos ressources naturelles dans les colonies comme dans la métropole, transports, marine marchande, travaux publics), avec le bilan exact de la situation, un programme méthodique et précis à réaliser en une période déterminée.

La condition de ses budgets interdit aujourd’hui à l’Etat, quelles que puissent être nos préférences doctrinales, de prétendre assumer la charge exclusive des grands travaux indispensables à l’exploitation des richesses nationales.

L’exécution en sera assurée par une formule qui associe à l’Etat, contrôleur et pour une part bénéficiaire des entreprises, les collectivités intéressées et l’initiative privée dont il importe plus que jamais d’encourager l’activité.

A l’inspiration et en développement des décrets par lesquels le cabinet Waldeck-Rousseau inaugurait, voici vingt ans, sa politique sociale, il conviendra de garantir aux travailleurs leur part légitime dans les bénéfices comme dans l’organisation même du travail. La solidarité des collaborateurs de la production, ainsi resserrée, conduit logiquement à chercher dans le fonctionnement régulier d’institutions arbitrales, le moyen de prévenir et, si possible, de résoudre amiablement les conflits du travail.

Sitôt revenus de l’armée, nos paysans se sont remis à leur besogne avec une énergie et une passion admirables. Leurs camarades de l’atelier, du bureau, de l’usine, de la mine ne seront pas moins ardents au labeur. De tout temps, notre artisanat a eu l’ambition et la fierté du travail bien fait. Le sabotage est un mot qui n’est pas français. Travailleurs des villes, comme des campagnes, se donneront à leur tâche avec d’autant plus de conscience et d’allégresse qu’ils savent ainsi prolonger dans la paix l’effort qui nous a valu la victoire. La France peut avec confiance se reposer sur eux.

La paix, à l’intérieur comme à l’extérieur : tel est le vœu qui jaillit du plus profond des esprits et des cœurs bouleversés par les hécatombes dont l’Allemagne porte devant l’histoire l’écrasante responsabilité.

Pour prévenir le retour d’une pareille catastrophe, nous avons foi dans la Société des nations, cette expression nouvelle d’une vieille conception française. Le Gouvernement de la République ne négligera rien de ce qui dépend de lui pour en seconder et fortifier l’organisation.

Mais il serait d’une légèreté sans excuse de nous fier aux promesses de l’avenir du soin de garantir notre sécurité immédiate comme les réparations auxquelles nous avons droit.

Un des premiers problèmes dont nous vous soumettrons la solution, est celui de l’organisation nouvelle de nos forces de terre et de mer. Les pertes cruelles que nous avons subies, les exigences économiques suffiraient à commander une notable réduction de la durée du service. Aucun projet ne sera arrêté sans qu’ait été recueilli l’avis des chefs dont la science et la génie militaires se sont imposés à l’admiration universelle. Aussi bien les résolutions à prendre sur ce point ne dépendent pas de nos seuls désirs : elles sont directement fonction de l’accomplissement des engagements internationaux.

L’exécution de toutes les clauses du traité de Versailles sera notre loi. Nous la poursuivrons sans violence ni faiblesse, avec une inébranlable fermeté.

Elle comporte le maintien étroit et cordial des alliances qui ont sauvé le monde. Sans nos alliés, ceux de la première comme de la dernière heure, quelles épreuves nous auraient été réservées ? Quel eût été le sort de nos alliés, si la France n’avait, quatre longues années, servi de couverture à la civilisation ?

Fidèle à ses traditions, la République entretiendra avec un soin particulier ses relations de confiante amitié avec les petites puissances. Elle n’oubliera pas qu’elle est pour sa part garante du respect des stipulations qui, en rappelant les unes à l’existence ou en complétant le patrimoine national des autres, ont constitué des forces nouvelles, dont le libre jeu doit concourir au maintien de la paix.

Les vertus dont, à l’intérieur comme sur le front, notre race a donné l’exemple, ne permettraient pas, sans impiété, de douter de son avenir. Elles commandent et elles justifient l’optimisme réfléchi qui nous anime.

Le prestige qu’a conquis à la France l’héroïsme des poilus de la Marne, de l’Yser, de Verdun, elle saura le maintenir et l’accroître encore par son rayonnement pacifique.

Son honneur et sa force lui viennent d’avoir à toutes les époques de son histoire lutté pour l’idéal.

A notre rang, dans la modeste mesure de nos forces, nous en serons les soldats.

Si nous avons compris le sens des élections générales, le suffrage universel a justifié sa volonté de continuer pour l’œuvre de paix entre tous les républicains de bonne volonté et de bonne foi, à l’exclusion des hommes de violence d’où qu’ils vinssent, l’union scellée entre tous les Français pour la défense et le salut de la patrie.

Si nous voulons mener à bien l’œuvre ardue et de longue haleine au pied de laquelle nous voici, entre beaucoup d’autres conditions il en est une capitale, qui ne saurait être omise : c’est la continuité et l’esprit de suite.

Au cas où d’autres que nous vous paraîtraient mieux qualifiés, vous devez le faire savoir sans tarder.

En nous accordant votre confiance, vous prenez par là même l’engagement de nous soutenir de votre collaboration cordiale.

Prêts à accueillir avec gratitude toutes les critiques et tous les conseils que vous dictera le souci de l’intérêt général, nous sommes par contre en droit de compter que la majorité saura écarter de la voie où nous nous engageons ensemble les obstacles que, sous d’autres inspirations, on tenterait d’y semer.

Nous devons au pays, qui attend de ses gouvernants qu’ils se montrent dignes de lui, l’exemple de la discipline librement consentie et fermement pratiquée.

Au travail, pour la France et pour la République !

 

L’ordre du jour de confiance accepté par le gouvernement et présenté par les députés Dumesnil et Gheusi (« La Chambre approuvant la déclaration du gouvernement relativement au choix du ministre de l’intérieur, et repoussant toute addition, passe à l’ordre du jour ») est approuvé par 272 voix contre 23.

 

Commenter cet article