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La mort est mon métier (Robert Merle)

12 Avril 2008 Publié dans #Lectures


            La mort est mon métier, livre que publia Robert Merle en 1952, raconte à la première personne (et donc du point de vue du narrateur), la vie de Rudolf Hoess, rebaptisé ici Rudolf Lang, commandant du camp de concentration d’Auschwitz entre 1940 et 1943, et à ce titre, l’un des inventeurs des procédés industriels et psychologiques destinés à mettre concrètement en œuvre la « Solution finale du problème juif ».
En effet, l’usage du Zyklon B et le recours au stratagème des douches germèrent dans ce cerveau qui mit aussi à son service les « découvertes » d’autres, comme par exemple pour les fours crématoires, pour faire de l’élimination des Juifs un procédé « industriel ».
            Elevé dans la plus pure tradition du respect de l’autorité, persuadé qu’un bon Allemand est celui qui se dévoue pour sa patrie en obéissant aveuglément aux ordres qu’on lui donne, chargé par Himmler, en raison de ses capacités organisationnelles, d’apporter ses compétences au service de l’élimination des Juifs, récompensé par de rapides promotions, il laisse les autres penser à sa place parce que, quelque part, cette soumission est un moyen d’endormir sa conscience à peu de frais et parce qu’il pense que ses chefs (on notera au passage, la façon presque homosexuelle dont il les regarde dans le récit) savent mieux que lui ce qu’il convient de faire.
Seul le suicide d’Himmler lui ouvre les yeux : « Tu ne comprends pas ! Il a donné des ordres terribles, et maintenant, il nous laisse seuls affronter le blâme ! », mais ne sort pas, pour autant de sa logique de pensée, résumée par cet échange au cours du procès :
- Etes-vous toujours aussi convaincu qu’il était nécessaire d’éliminer les Juifs ?
- Non, je n’en suis plus si convaincu.
- Pourquoi ?
- Parce qu’Himmler s’est suicidé. Cela prouve qu’il n’était pas un vrai chef, et s’il n’était pas un vrai chef, il a pu très bien me mentir en me présentant l’extermination des Juifs comme nécessaire.
- Par conséquent, si c’était à refaire, vous ne le referiez pas ?
- Je le referais, si on m’en donnait l’ordre.
- Vous agiriez contre votre conscience !
- Excusez-moi, je crois que vous ne comprenez pas mon point de vue. Je n’ai pas à m’occuper de ce que je pense. Mon devoir est d’obéir.

            Récit retravaillé à partir des minutes du procès, de l’analyse psychologique de Hoess et des notes du récit écrit par celui-ci dans sa prison, il nous livre le portrait d’un homme de devoir, seulement à l’aise dans la soumission et ressentant un malaise dès qu’il sort de ce cadre rigide.
Robert Merle, en préface, a très bien résumé la problématique de son ouvrage ; elle mérite d’être citée, car, bien au-dela de l’histoire, elle s’applique encore aujourd’hui dans nos sociétés modernes.
« Il y a eu sous le Nazisme des centaines, des milliers, de Rudolf Lang, moraux dans à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs « mérites » portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’Etat. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux ».
A méditer, y compris lorsque l’on pense à certaines méthodes managériales qui conduisent des salariés et des fonctionnaires au suicide, parce qu’appliquées par des Rudolf Hoess à la petite semaine.

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L
J'irai même plus loin que toi.  La découverte des implications néfastes de l'obéissance aveugle dans le fonctionnement des entreprises modernes est très récente.  Rappelons qu'avant les années 80, l'obéissance était tout ce qui était requis de chacun des collaborateurs d'une entreprise, les ordres n'avaient pas à être discutés, le système de management très verticalisé faisant descendre les ordres, mais jamais remonter les recommandations opérationnelles (bien sûr il ne faut pas généralisé, je grossis le trait, les syndicats sont là pour remplir ce rôle justement).  Ainsi le côté Rudolf Lang a-t-il été, à mon sens, très largement encouragé pendant très longtemps (et même après 68).  Il s'agissait donc d'un système institutionnalisé et totalement reconnu puisque, semble-t-il, inhérent à la nature du fonctionnement humain en société... n'a-t-on pas récemment entendu un président dire "j'ordonne, il exécute"?  Méfions-nous donc tous du Rudolf Lang qui sommeille en chacun de nous.
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