Charles Dupuy, 04 novembre 1898
7ème législature (01 juin 1898 - 30 mars 1902)
Déclaration ministérielle de Charles Dupuy qui présente son gouvernement à la Chambre des députés, le 04 novembre 1898.

" Messieurs,
appelés au pouvoir par la confiance de M. le Président de la République, nous avons conscience des difficultés de la tâche que nous assumons et des responsabilités qui en découlent.
Nous affirmons, d'accord avec l'ordre du jour du 25 octobre, la suprématie du pouvoir civil, qui est le principe fondamental de l'Etat républicain et notre confiance dans l'armée, fidèle observatrice des lois de la République.
Nous ne laisserons pas l'armée nationale en butte à la campagne d'injures dirigée contre elle. Nous la plaçons au-dessus des solidarités que d'aveugles polémiques prétendent lui infliger et qui ne l'atteignent pas. Nous pensons qu'elle a d'autant plus de droits à la sollicitude et à la protection des pouvoirs publics, qu'elle ne peut travailler utilement à la sécurité de la patrie que dans le recueillement et le silence.
L'oeuvre de la justice ne demande pas moins de calme et moins de respect. Notre devoir est d'assurer l'exécution de ses arrêts. Quelles que soient les opinions individuelles, ce sera le plus sûr moyen d'apaiser les esprits et les consciences troublées par une affaire qui ne saurait absorber plus longtemps les préoccupations du pays.
D'autres questions s'imposent à l'attention et à la vigilance d'un grand peuple. Les intérêts permanents de la patrie, au dedans et au dehors, sa grandeur et sa prospérité, voila l'objet dominant de ses soucis et de ses efforts.
Nous devons songer, dès maintenant, à justifier les espérances que la France a fait naître chez toutes les nations en les conviant pour 1900 au solennel rendez-vous de la production du travail et de la paix. Il faut que les peuples étrangers qui afflueront à l'Exposition universelle constatent qu'en dépit d'incidents douloureux, nos industriels, nos agriculteurs et nos commerçants ont su garder leur esprit assez libre et leur activité assez féconde pour remplir dignement leur obligations envers le monde et envers eux-mêmes.
La France ne doit rien négliger pour conserver la situation que lui ont value sa loyauté, sa force et son amour de la paix. Elle doit travailler à fortifier cette situation qu'une précieuse alliance a consacrée aux yeux du monde entier. Notre politique extérieure s'inspirera des intérêts bien compris du pays; préoccupée de proportionner ses efforts à la valeur du but, appuyée sur le Parlement qui sera pleinement renseigné, elle apportera dans toutes les questions la méthode et la diginité que vous avez le droit d'attendre d'elle.
Nous sommes, Messieurs, un cabinet d'union entre tous les républicains, résolus à nous appuyer sur une majorité républicaine.
Grâce à cette union, nous comptons réaliser une politique soutenue de progrès et de réformes.
Républicains et démocrates, pénétrés de l'ampleur des espérances que la démocratie peut concevoir sans jamais tomber dans de dangereuses utopies, mais persuadés aussi que l'action et le succès sont au prix d'un programme précis, volontairement limité, nous demanderons au Parlement d'aborder avec nous les questions qui, dans le commun patrimoine du parti républicain, s'imposent à tous les esprits comme les plus urgentes.
Tout d'abord, nous aurons à procurer le vote du budget de 1899; le projet vient de vous être distribué et nous comptons sur la bonne volonté générale pour le faire aboutir d'ici à la fin de l'année.
Libérés de cette obligation qui est la première d'un Parlement dans un pays libre, nous aborderons ensuite l'étude des lois fiscales attendues par le pays.
Nous vous demanderons de voter, pour remplacer les contributions personnelle et mobilière et des portes et fenêtre, un impôt sur le revenu qui, fondé sur les signes extérieurs de la fortune, sans vexation ni inquisition d'aucune sorte, sera dégressif, de manière à assurer à la masse des petits contribuables de larges dégrèvements, allant même jusqu'à l'exemption totale à la base. Nous maintenons le projet déposé dans ce but par nos prédécesseurs et nous serons à la disposition de la commission spéciale pour chercher avec elle les améliorations dont il peut être susceptible.
Nous demanderons au Sénat de mettre le plus tôt possible à son ordre du jour la loi sur l'impôt successoral votée déjà par la Chambre à une très grande majorité.
Nous poursuivrons également le vote de la réforme des boissons.
A ces réformes fiscales nous ajouterons une loi sur les retraites des travailleurs des villes et des campagnes, dont le vote, attendu par la démocratie, est à nos yeux l'accomplissement d'un haut devoir social.
Nous vous demanderons enfin de faire aboutir le plus promptement possible un certain nombre de lois importantes pour l'agriculture, notamment celles qui sont relatives à l'organisation du crédit et des assurances agricoles et au développement de la petite propriété rurale.
Profondément dévoués à la prospérité de nos industries, nous maintiendrons notre régime économique et la stabilité de nos tarifs douaniers, stabilité si nécessaire au commerce, résolus à n'y apporter que les modifications imposées par les transformations économiques et les intérêts supérieurs du pays.
Tels sont, Messieurs, nos projets;
Telles sont nos intentions.
La législature s'honorera grandement et servira bien la République et le pays si ce programme, dont l'importance résulte plus de la nature des questions que de leur nombre, est réalisé par elle, grâce à un concours persévérant de bonnes volontés et de consciencieux efforts. "
L'ordre du jour de confiance, déposé par les députés de la Porte, Dujardin-Beaumetz, Gustave Isambert, Henri Ricard (Côte d'Or), Gaston Bozérian, Garnier et Gabriel Denis, et accepté par le gouvernement ("La Chambre, approuvant les déclarations du gouvernement et confiante dans sa volonté de pratiquer une politique de réformes en ne s'appuyant que sur une majorité républicaine, passe à l'ordre du jour"), est adopté par 429 voix contre 64.