Henri Brisson, 30 juin 1898
7ème législature (01 juin 1898 - 30 mars 1902)
Déclaration ministérielle d'Henri Brisson qui présente son gouvernement à la Chambre des députés, le 30 juin 1898.

" Messieurs les députés,
l'union entre les républicains, et entre les républicains seulement, pour gouverner la République et la diriger dans la voie de la démocratie, tel est le sens du vote émis par la majorité dont nous sortons.
C'est ce vote que nous voudrions mettre en action, sûr de répondre par là au sentiment du pays, tel qu'il s'est dégagé des élections générales. Nous n'avons point d'autre ambition; mais nous en avons le ferme dessein.
Limitant volontairement notre effort, nous voudrions voir le Parlement s'attacher à deux réformes principales.
La première est la réforme fiscale.
Le gouvernement vous demandera, par un projet de loi spécial, de supprimer la contribution personnelle-mobilière et l'impôt des portes et fenêtres, et de le remplacer par un impôt sur le revenu qui, fondé sur les signes extérieurs de la fortune, sans vexation ni inquisition d'aucune sorte, sera dégressif, de manière à assurer à la masse totale des petits contribuables de larges dégrèvements, allant même jusqu'à une exemption à la base.
Notre seconde proposition s'inspirera de cette solidarité sociale, sans laquelle il ne peut y avoir de gouvernement véritablement démocratique. Nous vous demanderons de résoudre, en profitant des travaux préparés par la précédente législature, la question des retraites pour les travailleurs des villes et des campagnes.
Indépendamment de ces deux oeuvres maîtresses, nous poursuivrons le vote définitif des deux lois sur le régime fiscal des successions et sur la réfome des boissons, lois examinées déjà par les deux Chambres.
Nous vous demanderons également, la prompte création des chambres d'agriculture, que la fin de la législature a empêché la Chambre de voter.
Le gouvernement appliquera loyalement le système économique établi par les Chambres dans l'intérêt de l'industrie et de l'agriculture. Il vous demandera de n'y apporter de modifications qu'avec la prudence qui s'impose en vue d'une stabilité indispensable à nos industriels comme à nos commerçants. Il étudiera les moyens de réfréner les excès de la spéculation si nuisibles à notre production industrielle et agricole et au commerce lui-même.
Continuant la tradition de vos devanciers, vous voudrez porter au plus haut point de perfection les instruments de la défense du pays. Il ne ménage pas les sacrifices lorsqu'il sent que tout l'argent donné aux administrations de la guerre et de la marine, augmente réellement la puissance de la flotte et de l'armée, ces deux chères incarnations de la patrie.
Nous vous prierons de résoudre le plus promptement possible la question de l'armée coloniale. La défense de notre vaste empire d'outre-mer doit être assurée.
La conquête que nous en avons faite ne doit pas être pour la France une gloire stérile. Il faut appeler dans ce domaine nouveau les énergies qui ne trouvent pas leur emploi dans la métropole et favoriser cette émigration des intelligences et de capitaux qui permettra l'exploitation des ressources intactes dont nos colonies abondent.
Fidèle à une alliance populaire et déjà consacrée par le temps, notre politique extérieure demeurera pénétrée du sentiment national qui a inspiré ce grand acte. Forte de l'appui des représentants du pays, auxquels les renseignements ne seront pas ménagés, elle défendra avec une égale vigilance le patrimoine moral et les intérêts matériels de la France.
Nous préparerons ainsi le pays au grand rendez-vous pacifique de l'Exposition universelle.
Passionnément dévoués au régime de libre discussion, nous professons pour toutes les opinions un égal respect. Nous leur devons une égale liberté, une égale justice. Nous proclamons l'utilité, la fécondité, le bienfait des oppositions; seulement, nous pensons qu'il sera de notre devoir de n'accorder aucune part d'influence dans le gouvernement de la République aux adversaires du régime voulu par la nation et à ceux qui ne l'acceptent que pour en mieux combattre les lois essentielles.
Nous sommes de même résolus à défendre énergiquement, contre toute tentative d'empiètements, l'indépendance de la société laïque et la suprématie du pouvoir civil.
Inspirer à l'opinion républicaine, à la jeune démocratie, toujours si vaillante, la confiance nécessaire, établir un cordial échange d'espérances et de volonté communes, c'est là le but que nous voudrions atteindre.
Nous tiendrons la main à ce que toutes les administrations, et au centre et dans les départements, se conforment rigoureusement à ces deux principes.
Telle est l'oeuvre à laquelle nous convions tous les républicains.
Le patriotisme des deux Chambres et leur dévouement à la démocratie nous sont garants que, par leur concours, elles voudront bien faciliter notre tâche. "
Les ordres du jour de confiance, déposés par les députés Dujardin-Beaumetz, de la Porte et Alexandre Bérard d'une part et Dubief, Isambert et Codet et acceptés par le gouvernement ("La Chambre, confiante dans le gouvernement, passe à l'ordre du jour"), est adopté par 316 voix contre 230.