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L'Etat SS (Eugen Kogon)

19 Mars 2008 Publié dans #Lectures

J'ai achevé de lire ce livre, publié en Allemagne en 1946 et en France dès l'année suivante et écrit par Eugen Kogon, déporté à Buchenwald en 1939 pour son catholicisme militant et rassemblant, à travers son expérience personnelle des camps et les divers témoignages recueillis après leur libération, les éléments qui permettent de présenter aux lecteurs de l'époque qui souhaitaient s'informer sur le système concentrationnaire, ce qu'étaient l'Etat SS et le système des camps de concentration allemands.

L'un des premiers ouvrages consacrés à ce sujet, ce livre n'a rien perdu de sa pertinence et reste, encore aujourd'hui, un ouvrage de référence sur cet univers, au point d'être encore publié en collection Seuil/Points Histoire.
Il est vrai que l'auteur livre une présentation claire, précise, documentée, depuis la logique qui fit naître les camps, jusqu'à la pensée et l'évolution des comportements SS, les conditions de vie et leur évolution, comment la barbarie, l'arbitraire, la nécessité du moment, les compromissions, les actes de résistance, les différentes catégories de détenus cohabitèrent, se confrontèrent, s'opposèrent ou amenèrent à des choix qui ne sont que le reflet de la façon dont la société des camps était organisée.

Toutes les déportations, tout le système nazi, le rôle des kapos, les luttes entre les Verts (droits communs) et les Rouges (politiques) pour s'emparer, durant la guerre, de la direction des camps, comment les SS furent débordés par le système qu'ils avaient créés,etc., tout est abordé ou presque, avec une volonté de vérité, mais sans voyeurisme et sans volonté de donner dans le sensationnel: de sujets comme la sexualité dans les camps ne sont pas absents (un passage est consacré aux enfants et adolescents dans les camps. Kogon signale que "des détenus sans moralité, et parmi eux un assez grand nombre de Politiques (comprendre les Communistes), ont noué d'affreuses liaisons, tout d'abord homosexuelles, puis pédérastiques, après l'arrivée des enfants (par parenthèse, voila un sujet encore complétement tabou de nos jours et qui mériterait d'être réouvert). Ceux que l'on appelait les "poupées", dévoyés par la séduction ou sous la contrainte de doyens de block ou de kapos immoraux, ne tardèrent pas à jouer partout un vilain rôle qui, à Buchenwald connut son apogée en 1943, sous la domination du doyen de camp Wolf"; voir aussi un autre extrait, cité plus bas qui parle de la sexualité des détenus ); de même, à notre connaissance, c'est le premier ouvrage à mentionner la déportation des homosexuels allemands ou du Grand Reich, ou supposés homos.

Témoignage intéressant sur ces déportés homos dont l'auteur reconnait la déportation et la dureté des conditions de travail dans les camps, même s'il ne leur voue pas de sympathie particulière (les descriptions de quelques kapos homos dont il fait de leur sexualité un élément de leur "perversité" le montre, le Wolff dont il est parlé plus haut étant présenté ainsi: "Wolf, cependant, était homosexuel. On apprit bientôt qu'il était entre les mains d'une "tante" polonaise qui s'en servait au profit de quelques fascistes polonais venus d'Auschwitz à Buchenwald". Il poursuit en précisant qu'il livra d'anciens camarades à la SS, qu'on le menaça de révéler ses pratiques pédérastiques à la SS et qu'il fut finalement à son tour livré à celle-ci par la direction illégale du camp qui tenait, en fait, en ses mains, la composition des convois.).
Il n'en reste pas moins que ces témoignage porté sur le sort des homos dans les camps rend justice à ces déportés comme lorsqu'il mentionne, par exemple, que les homos étaient, dans le classement très théorique des camps (Dachau était théoriquement de niveau 1, la forme la plus douce du système, ce que la réalité infirma tragiquement) ,
au niveau trois " Le moulin à os" dont il était rare de ressortir vivant aux côtés des criminels, des Juifs et de certains détenus politiques considérés comme particulièrement dangereux.

On en citera quelques passages dont nous soulignerons ce qui nous a semblé important de noter.

" La SS avait encore dressé une série de subdivisions. Nous citerons en particulier celle des homosexuels. La composition extrêmement hétérogène de ce groupe où, à côté d'hommes de valeur, on trouvait des criminels caractérisés et surtout des maîtres chanteurs, rendait très pénibles leur condition. Pour la Gestapo, c'était chose facile que de taxer d'homosexuels des personnalités politiques auxquelles on ne pouvait rien reprocher de précis, ou de prêtres catholiques. Le soupçon suffisait. Leur sort dans les camps ne peut être qualifié autrement qu'épouvantable. Si quelque chose pouvait éventuellement les sauver, ce n'était que de nouer des relations également suspectes dans le camp, et cela pouvait aussi bien leur faciliter la vie que la mettre en danger. Mais était-ce donné à tout le monde? La plupart d'entre eux ont péri". 

« De même que contre les Juifs, bien que sur une moins grande échelle et d’une façon plus discrète, la SS agit également contre les homosexuels.
Peut-être était-ce dû justement au fait que l’homosexualité était au début très répandue dans les milieux militaires prussiens, dans la SA et la SS même, de sorte qu’il fallait la couvrir de honte et l’extirper.
Dans les camps, il suffisait d’un soupçon pour taxer un détenu d’homosexualité, et le livrer ainsi aux humiliations, à la défiance générale et à des dangers particuliers. A ce sujet, il faut dire que les coutumes homosexuelles étaient très répandues dans les camps (j'ouvre une parenthèse: l'auteur parle, sans doute, de la sexualité dans les camps, chose qu'il est peu courante de lire, même de nos jours); mais les détenus ne tenaient à l’écart que ceux que la SS avait marqués du triangle rose.
Les homosexuels étaient souvent rassemblés dans des blocks et des commandos de travail spéciaux. Cet isolement même donnait l’occasion à des individus sans scrupule de se livrer à de honteux chantages, à des mauvais traitements et à des violences. A Buchenwald, jusqu’à l’automne de 1938, les homosexuels furent répartis dans les blocks des Politiques où ils menaient une vie assez discrète. En octobre 1938, ils furent rassemblés dans la compagnie disciplinaire et durent travailler dans la carrière. Ils appartenaient ainsi, dans les années les plus dures, à la plus basse caste du camp. Pour des transports vers Nordhausen, Natzweiler et Gross-Rosen, c’étaient eux qui, sur leur nombre total, fournissaient le plus fort pourcentage. En effet, le camp avait cette tendance compréhensible de se séparer des éléments considérés comme moins importants, de peu de valeur ou sans valeur.
»
Il signale aussi l’arrivée, à l’automne 1944, d’un SS danois, le docteur Vernaet chargé de mener des expériences de guérison des homos ; 15 personne furent concernées, deux moururent ; on n’obtint jamais aucun résultat avec les autres.

Cet ouvrage valait bien, il me semble, un long article, à l'aune de son intérêt.

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J
Lecture terminée, donc...
Répondre
<br /> <br /> Lol, oui, lecture terminée; on entame Voyage au bout de la nuit dont on m'a déjà vanté plusieurs fois la qualité.<br /> <br /> <br /> <br />