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Le national-socialisme et l'Antiquité (J. Chapoutot)

5 Janvier 2009 Publié dans #Lectures

J'ai lu, il y a quelques temps déjà, l'ouvrage publié par l'universitaire Johann Chapoutot, "Le national-socialisme et l'Antiquité", paru aux PUF en 2008.

Si le discours est parfois parsemé de la logorrhée universitaire classique destinée à faire érudit et même si parfois, l'auteur se disperse un peu, les premières pages offrent l'intérêt d'expliquer les origines de la thèse de l'aryanisme, en quoi il nourrit l'antisémitisme (il s'agit aussi de combattre l'origine adamique donc sémitique de l'homme) et comment d'une souche commune indo-européenne de migrations à partir de l'Inde, les nazis retournent le propos pour donner naissance au mythe de l'indo-germanité, père de toutes les grandes civilisations: grecque, romaine, perse, indienne, chinoise (jusqu'à affirmer que les élites de la société chinoise étaient blonds aux yeux bleus !!!), égyptienne ... et comment les mythes grecs sont relus par les nazis.

On assiste ainsi aux débats pour expliquer pourquoi les Germains n'ont pas développé dans l'Antiquité de civilisation aussi brillante que celles de la Grèce ou de Rome; et là, ce sont les théoriciens du lien entre climat et développement des civilisations, dont Montesquieu, qui sont appelés à la rescousse; et tandis que Himmler et la SS se donnent à fond dans la germanomanie à la recherche des traces de la civilisation germanique, y compris dans l'archéologie, Hitler, tout à son admiration pour les civilisations grecque et romaine, s'en gausse éperdûment avec des propos du genre: " Les Germains n'étaient pas plus évolués que, aujourd'hui, les Maoris, ce peuple de nègres néo-zélandais" !!!! tout en expliquant que dans les mêmes conditions climatiques que les Grecs, les Germains, dont les Grecs sont issus, auraient développé une civilisation tout aussi brillante.

Au hasard de la lecture, on trouve certains passages assez "plaisants", comme par exemple :
- ces propos d'un des responsables des études raciologiques, Günther qui se félicite que les femmes représentées dans l'art grec possèdent des traits viriloïdes; pour lui cette prédominence de l'animus sur l'anima est un des traits typiques de la femme germanique ! ce qui prouve l'origine nordique des Grecs
- Pénélope, la femme d'Ulysse assimilée à une Walkyrie, de même que la déesse Athéna
- l'opposition entre Apollon et Dionysos: Dionysos, présenté comme un dieu oriental du corps, des sens, de la transe est assimilé aux peuples inférieurs qui se laissent dominer par leur animalité; son culte est dit féminin, passif et marqué par l'abandon aux sens (principe féminin par excellence). A celui-ci s'oppose Appolon, symbole masculin, représentant l'humanité, le contrôle de soi, l'intelligence, l'ordre, la civilisation et donc dieu indo-germanique.

Apollon écorchant Marsyas, Le Guerchin, 1618.
Marsyas, joueur de flûte, défia Apollon et sa lyre dans un concours de musique dont Appolon sortit vainqueur; pour se venger, Apollon décide de le faire écorcher.
Le concours entre Apollon et Marsyas, symbole de la lutte entre les influences apolliniennes et dionysiennes de l'homme, est un sujet favori des artistes antiques.


J'avais d'ailleurs déjà eu l'occasion de parler de ce drôle de concept que l'on voyait apparaître chez JF Cooper dans son fameux Dernier des Mohicans.
L'idée semble avoir parcouru les âges - et peut-être une recherche plus approfondie nous permettrait d'en retracer l'historique -, mais (et cela n'étonnera pas), on la retrouve, bien évidemment, chez les théoriciens nazis, particulièrement chez ceux qui font la promotion du naturisme défendu depuis le XIXè siècle par la Lebensreform qui y voyait un moyen de rompre avec la civilisation urbaine et industrielle considérée comme spirituellement malsaine et physiquement avilissante.
Le grand théoricien de cette idée est un certain Hans Suren, un officier, qui promeut ses théories depuis les années 20 et qui n'hésite pas à écrire: " Amis! rappelez-vous les temps glorieux des anciens Germains et des Grecs! Une peau brune était la première exigence chez un homme, une peau blanche passait pour féminine" et de citer ce passage ou Léonidas, pour redonner courage à ses hommes qui sont prêts à céder face à l'assaut des Perses, leur montre les corps de leurs ennemis: " dont la peau blanche eut un tel effet sur les Grecs qu'ils rirent de ces hommes efféminés et repartirent plein de courage à l'assaut contre l'ennemi supérieur en nombre qu'ils mirent presque en déroute (notons le presque, car, en réalité, ces "femelles" de Perse ont bien vaincu Léonidas et ses guerriers).


Du reste, en lisant les volontés du peintre Jacques-Louis David parlant en 1814 de son tableau Léonidas aux Thermopyles: "je veux peindre un général et ses soldats se préparant au combat comme de véritables Lacédémoniens, sachant bien qu'ils ne s'échapperont pas. (…) Je veux caractériser ce sentiment profond, grand et religieux qu'inspire l'amour de la patrie", on comprend en quoi ce dernier a pu être un héros nazi par excellence. 

A cet égard, l'imitation de la statuaire antique et les Jo de Berlin de 1936 vont jouer un rôle essentiel dans le développement de l'homme nouveau voulu par les nazis qui doit refléter par la beauté de son corps sa beauté intérieure et inversement en imitant les canons antiques (voir la statuaire d'Arno Breker, par exemple).

Cette condamnation du "féminin", s'étend même jusqu'aux penseurs antiques :
Si on loue Platon, considéré comme le promoteur d'une société inégalitaire, fortement hiérarchisée et vantant l'éducation lacédémonienne tant admirée de ces Indogermains bottés à cravaches,  on dénonçe la mollesse athénienne et de ses philosophes (Aristote, Socrate, les Stoïciens) introduisant les vices de la démocratie, de l'égalitarisme et de l'individualisme, source de tous les maux !

Le Christianisme, lui-même, n'échappe pas à la condamnation:
Si l'on en croit pourtant le Big Boss du nazisme " Jésus n'était sans doute pas juif. Les Juifs le traitaient de fils de pute, le fils d'une putain et d'un soldat romain"!!! (propos privés tenus le 21/10/1941). Son message qui était l'expression d'une révolte aryenne contre la domination des Juifs en Palestine et dont seul l'Evangile de Jean serait encore le reflet qui "exhale un esprit aristocratique" selon Rosenberg, a été perverti par ses disciples et apôtres, notamment le Juif Paul, converti tardif et double maléfique du Christ.
Pour Hitler, la conversion de Paul, ancien chasseur de Chrétiens, au christianisme, est un simple calcul politique: "Saul-Paul eut une illumination: on pouvait mettre à bas l'Empire romain en diffusant la doctrine de l'égalité de tous les hommes devant un Dieu unique" (Hitler, 21/10/1941) pour en saper les fondements en s'appuyant sur les éléments les plus vils et les plus dégénérés de la société, les ratés, les faibles, les esclaves.
C'est ainsi que naquit le judéo-christianisme, vaste complot mondial anti-aryen destiné à abattre la puissance romaine pour s'y substituer et avatar antique du bolchevisme lui aussi à vocation universaliste, égalitariste, révolutionnaire et destructrice en s'appuyant sur les opprimés.
"Le christianisme a été un prébolchevisme, la mobilisation par le juif de masses d'esclaves pour détruire l'édifice de l'Etat." (Hitler, 19/10/1941) en mobilisant les opprimés contre les meilleurs, détenteurs du pouvoir."Le bolchevisme est le fils naturel et illégitime du christianisme. Tous deux sont des créations du juif" (Hitler, 11/07/1941) affirme Hitler qui en veut pour preuve l'intolérance dont cette religion a fait preuve contre ses concurrentes et qui préfigure la dictature communiste.
"Le christianisme, c'est la terreur spirituelle qui s'est insinuée dans le monde antique" , "Le christianisme ne pouvait se contenter de construire son propre autel, il devait nécessairement détruire les autels païens. Ce n'est que sur cette intolérance fanatique qu'a pu se fonder une foi apodictique* dont l'intolérance fut précisément la condition nécessaire. (Hitler, Mein Kampf).
C'est ainsi que les nazis fondaient leur haine commune envers les juifs, les communistes et les chrétiens considérés comme plus stupides encore que les nègres: " Un nègre avec son fétiche est incomparablement plus évolué que celui qui croit sérieusement au miracle de la transsubstantiation* " (Hitler, 13/12/1941).
Enfin, le christianisme était vu comme une doctrine du péché considérée comme délétère par les Nazis car elle conduit les hommes à perdre leur confiance en eux, à vivre dans la terreur et dans la crainte et donc à affaiblir la fierté de la race qui fait la force des empires.

* apodictique: se dit d'une proposition démontrée et incontestable
* transsubstantiation: doctrine selon laquelle le corps et le sang du Christ sont réellement présents dans le pain et le vin de messe.

Dans ce contexte, l'Antiquité sert enfin à définir, en quelque sorte le rôle du Führer dans le national-socialisme
" Le chef nordique de l'Antiquité est un artiste qui, comme s'il travaillait la matière, objective, réifie ses fulgurences et inspirations et qui, par la force de sa volonté et le rayonnement de son charisme, unifie un corps social qui, sans lui, deviendrait un conglomérat d'individualistes autarciques, une masse atomisée".
Ce rôle va même jusqu'à prévoir la fin du nazisme dans un écroulement digne de l'Empire romain. Comme l'écrit J. Chapoutot: " Le national-socialisme n'apparaît pas tant préoccupé de vivre, de faire s'épanouir une réalité dans un temps dont on permettrait le déroulement, que de mourir, afin de s'éterniser en créant un mythe mémoriel. Ce désir de faire mythe, désir mythogénétique, épouse dans une belle synergie la dimension mythopoïétique* du national-socialisme, visible dans l'affabulation qui frappe l'Antiquité, réécrite, rééditée pour les besoins de l'idéologie".
* mythopoïétique: relatif à la formation des mythes.





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