Affaire Caillaux: quelques conséquences
Jules Herbaux, le nouveau procureur général de Paris, nommé le 11 avril 1914
L'assassinat, le 16 mars 1914, de Gaston Calmette, directeur du Figaro, par Henriette Caillaux, femme du ministre des finances, contraignit ce dernier à quitter ses fonctions dès le lendemain.
Après en avoir longuement délibéré, les ministres, réunis autour de Gaston Doumergue, le président du Conseil, prirent la décision de remanier le gouvernement:
- René Renoult, ministre de l'intérieur et ancien sous-secrétaire d'Etat aux finances, prit les finances,
- Louis Malvy, ministre du commerce et ancien sous-secrétaire d'Etat à l'intérieur, prit l'intérieur,
- Raoul Péret, sous-secrétaire d'Etat à l'intérieur, prit le commerce.
Cependant, les choses ne devaient pas s'arrêter si vite: en effet, parmi les accusations portées par le directeur du Figaro contre Joseph Caillaux, figurait celle d'être intervenu en faveur d'un escroc notoire, le financier Rochette. Il était même question d'un rapport secret qui aurait été rédigé à ce sujet en 1911 par le procureur général Victor Fabre et que Calmette s'apprêtait à publier; un rapport qui a été dévoilé à la tribune de la Chambre par Louis Barthou, ancien garde des sceaux, après que le ministre de la marine, Ernest Monis, lui aussi mis en cause par ce rapport, eut d'abord nié en avoir connaissance et eut nié être intervenu dans l'affaire Rochette:
Cour d'appel de Paris
Cabinet du procureur général
Procès-verbal
Copie pour M. le garde des sceaux
Le mercredi 22 mars 1911, j'ai été mandé par M. Monis, président du Conseil. Il voulait me parler de l'affaire Rochette. Il me dit que le gouvernement tenait à ce qu'elle ne vint par devant la Cour le 27 avril, date fixée depuis longtemps; qu'elle pouvait créer des embarras au ministre des Finances au moment où celui-ci avait déjà les affaires de liquidation des congrégations religieuses, celle du Crédit foncier et autres du même genre.
Le président du Conseil me donna l'ordre d'obtenir du président de la Chambre correctionnelle la remise de cette affaire après les vacances judiciaires d'août-septembre.
J'ai protesté avec énergie. J'ai indiqué combien il m'était impossible de remplir une pareille mission; j'ai supplié qu'on laissât l'affaire Rochette suivre son cours normal. Le président du Conseil maintint ses ordres et m'invita à aller le revoir pour lui rendre compte.
J'étais indigné. Je sentais bien que c'étaient les amis de Rochette qui avaient monté ce coup invraisemblable.
Le vendredi 24 mars, Me Maurice Bernard vint au Parquet. Il me déclara que, cédant aux sollicitations de son ami, le ministre des Finances, il allait se porter malade et demander la remise, après les grandes vacances, de l'affaire Rochette.
Je lui répondis qu'il avait l'air d'être fort bien portant mais qu'il ne m'appartenait pas de discuter les raisons personnelles de santé invoquées par cet avocat et que je ne pourrais, le cas échéant, que m'en rapporter à la sagesse du président.
Il écrivit à ce magistrat. Celui-ci, que je n'avais pas vu, et que je voulais pas voir, répondit par un refus.
Me Maurice Bernard se montra fort irrité. Il vint récriminer auprès de moi et me fit compendre par des allusions à peines voilées qu'il était au courant de tout.
Que devais-je faire ?
Après un violent combat intérieur, après une véritable crise dont fut témoin et seul témoin mon ami et substitut Bloch-Larroque, je me suis décidé, contraint par la violence morale exercée sur moi, à obéir.
J'ai fait venir M. le président Bidault de l'Isle. Je lui ai exposé les hésitations où je me trouvais. Finalement M. Bidault de l'Isle a consenti, par affection pour moi, la remise.
Le soir même, c'est-à-dire le jeudi 30 mars, je suis allé chez M. le président du Conseil. Je lui ait dit ce que j'avais fait. Il a paru fort content; je l'étais beaucoup moins.
Dans l'antichambre, j'avais vu M. du Mesnil, directeur du Rappel, journal favorable à Rochette et m'outrageant frénétiquement. Il venait sans doute demander si je m'étais soumis.
Jamais je n'ai subi une telle humiliation.
Le 31 mars 1911. V. Fabre.
On le devine, la discussion fut très houleuse après une telle lecture. Les invectives et les coups ne furent contenus qu'avec beaucoup de mal. Ernest Monis, mis en cause, dut être retenu à son banc par d'autres collègues et des huissiers.
A l'issue des débats, la Chambre renouvela, à la quasi-unanimité, les pouvoirs de la commission d'enquête formée il y a trois ans et présidée par Jean Jaurès, pour étudier l'affaire Rochette et lui a même conféré, chose très rare, des pouvoirs judiciaires équivalents à ceux d'un juge d'instruction (le Sénat devait toutefois refuser l'attribution de pouvoirs judiciaires à la commission quelques jours plus tard).
Le ministre de la marine n'eut alors plus qu'à démissionner (ce fut chose faite le 19 mars); il fut remplacé par Armand Gauthier, sénateur de l'Aude.
Cette affaire contribua, à un moment qui allait être crucial pour notre histoire, à écarter des affaires un homme, Joseph Caillaux, qui avait toujours été partisan d'une politique d'apaisement avec l'Allemagne et qui, en 1911, avait ainsi évité que l'affaire d'Agadir ne se transforme en conflit armé entre les deux pays.
Le procureur Fabre fut muté à Aix-en-Provence où il devint premier président et fut remplacé, le 11 avril 1914 par Jules Herbaux, conseiller à la Cour de cassation, ancien procureur et ancien directeur et secrétaire général du ministère de la justice; le président Bidault de l'Isle, traduit devant le Conseil supérieur de la magistrature, fut admis à faire valoir ses droits à la retraite.
La commission d'enquête parlementaire accoucha, elle, d'une souris, au grand dam du Figaro
" Sous l'égide du grand vociférateur barbu, on s'apprête à absoudre un crime d'Etat en attendant de faire innocenter l'auteur du crime de droit commun... Pour les Radicaux, il est plus grave de manquer à la camaraderie qu'au Code pénal. Heureusement, il n'est pas aussi facile de faire acquitter au Palais de justice qu'au Palais-Bourbon ". Ultime illusion sans cette affaire.