Travailler à en mourir
Dans un article publié il y a quelques mois et que l'on retrouvera ici, je disais le malaise personnel que je ressentais face à la valeur travail telle qu'elle est conçue aujourd'hui.
Or, voici que depuis quelques années nous apprenons régulièrement, sans que personne ne s'en émeuve, surtout pas les pouvoirs publics ni nos politiques, étrangement silencieux sur la question, que des salariés se suicident sur leurs lieux de travail ou pour des raisons liées à celui-ci.
Encore aujourd'hui, nous apprenons qu'un salarié prestataire de service du technocentre Renault s'est suicidé, vraisemblablement pour de raisons liées à son travail, alors qu' il y a quelques jours, nous apprenions que le phénomène touche désormais l'Education Nationale: un jeune professeur des écoles a tenté de se suicider dans sa salle de classe en s'ouvrant les veines alors qu'il devait être inspecté dans l'après-midi.
Dans chacun de ces cas, à chaque fois, on retrouve les mêmes éléments, aussi bien dans le public que dans le privé comme causes de ces suicides: pression croissante des objectifs, nouvelles méthodes manageriales qui n'hésitent pas à "humilier", quantitatif privilégié sur le qualitatif, le chiffre d'affaires sur l'éthique, "caporalisme" des chefaillons, "kapos" de nos sociétés modernes, l'abandon dans lequel on laisse les hommes face à un problème quand on ne cherche pas à s'en servir pour les couler... et surtout, ce qui me semble le vrai facteur qui enclenche tous les autres: la déshumanisation des rapports humains.
L'individualisme de nos société modernes, l'égoïsme dans lequel chacun s'enferme, la collaboration au système de pression pour ne pas perdre sa place ou par conviction, l'atrophie de l'empathie, le refus de se mettre à la place de l'autre, le fait de vouloir à tout prix le considérer comme un robot, une machine, de vouloir le rabaisser en sa qualité d'humain, comme le faisaient les SS dans les camps de concentration même si ici on use de pressions psychiques et morales plus que physiques pour briser l'individu.
Pourtant, partout, le processus est le même et aboutit au même résultat, procéder de façon négative pour éliminer tous les éléments jugés comme inférieurs en supprimant radicalement toute opposition impénitente de ceux qui ne se coulent pas dans le système, refusent de s'y couler ou essayent de se rebeller.
On se suicidait dans les camps de concentration pour échapper à l'enfer des camps; aujourd'hui, on se suicide pour échapper à l'enfer du travail.
Cela doit nous interpeller, et quand je dis nous, je pense aussi et surtout à nos décideurs, pas seulement économiques, mais surtout politiques.
C'est à eux qu'il revient, en effet, de dire clairement aux milieux économiques, qu'aucune compétition, quelle qu'elle soit et quelle que soit sa dureté, ne vaut que l'on mette en jeu la vie d'un seul homme.
Concernant l'affaire de la tentative du prof des écoles, un syndicat dénonce: "depuis plusieurs années, le SNUipp-FSU est intervenu à maintes reprises auprès des Inspecteurs d'Académie successifs pour dénoncer les formes d'abus d'autorité vécues par nombre d'enseignants en butte au caporalisme de leur hiérarchie. Cette situation perdure sur une circonscription, celle de Castelnaudary " (source, La Dépêche du Midi, 12/03/08).
Un enseignant à la retraite à même ajouté ce commentaire sur le net: " aujourd'hui en retraite je garde un drôle de souvenir de cette inspectrice et le syndicat fsu fait preuve de beaucoup de retenue croyez moi! s'il y a une enquête sérieuse,on verra mais ce genre de personne croit détenir la vérité,alors... Triste pour le jeune collégue" .
Le mal-être au travail concerne tous les secteurs, tous les salariés qu'ils soient précaires ou cadres expérimentés... et la lutte contre ces managers actuels qui croient, dans le public comme dans le privé, détenir la Vérité doit devenir un impératif si nous voulons, tout simplement, tout bêtement, rester encore des hommes libres.
Hélas, dans nos sociétés modernes, il y a encore des personnes qui ne sont pas loin de promouvoir certains éléments de la doctrine nationale-socialiste et notamment celles qui consistent à considérer que la vie est une lutte où seuls les plus "forts", les plus "adaptables" doivent survivre et à considérer que la société doit être organisée en deux groupes : une aristocratie démocratique régnant sur une masse d'ilôtes.
Ainsi s'exprimait un chef SS questionné par Eugen Kogon (propos rapportés dans l'Etat SS, publié en 1947, en France): " Les grandes réalisations culturelles de l'Antiquité sont dues à des démocraties conduites par l'aristocratie, avec leur large base économique d'ilôtes. 5 à 10 % de la population, triès sur le volet, doivent commander; le reste n'a qu'à travailler et obéir".
Face à ces situations, le "travaillez plus pour gagner plus" de Nicolas Sarkozy me semble nier complément le problème, voire même l'aggraver car il rend le salarié encore plus dépendant de son travail et donc, potentiellement encore plus soumis à la possibilité de subir ce genre de pressions destructives de l'homme.
Marx a beau être ringard, il n'en avait pas moins raison quand il dénonçait l'aliénation de l'homme par l'homme.
Saurons-nous, face à cela, rester des hommes libres? telle est la question.
PS: j'aimerais beaucoup avoir vos réactions à cet article, quelles soient positives ou négatives.