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Gay New York (1890/1940)

1 Août 2009 Publié dans #Homosexualité (actu - people - coups de gueule ...)

Voici donc l'article sur lequel j'ai un peu buté et qui résume la première partie de l'ouvrage cité ci-dessous, relatif à la création du monde gay, au tournant du siècle, étudié ici par l'exemple de New York.

 



Gay New York: Gender, Urban Culture, and the Making of the Gay Male World, 1890-1940, écrit par l'universitaire étatsunien et historien George Chauncey, en 1994, a été traduit en France en 2003.

Dans cet ouvrage, Chauncey se propose d'étudier l'évolution de la conception des rapports entre les hommes à New York entre 1890 et 1940 et l'émergence d'un monde homosexuel en étudiant témoignages, comptes-rendus de procès, journaux, littérature y compris les romans écrits par des auteurs homos..., ce qui le conduit à remettre en cause un certain nombre de lieux communs dans le monde homosexuel: le mythe de l'isolement, le mythe de l'invisibilité, le mythe de l'intériorisation et le mythe d'une distinction sexuelle entre hétéro et homosexualité qui aurait régi les rapports entre les individus intemporellement.

I) Les pratiques et les identités (homo)sexuelles masculines au début du XXè siècle:

En effet, en 1890, à New York, on pouvait entretenir des rapports sexuels avec des hommes, même de façon régulière, sans pourtant être considéré comme homosexuel.

Comme il le dit lui-même, « La plupart des individus n’étaient ainsi désignés [de queer, de pédés] que s’ils affichaient une inversion très marquée du genre (gender) socialement assigné en jouant aussi bien les rôles culturels que le rôle sexuel attribué conventionnellement aux femmes », rôle qui était celui des "tantes" (fairies) qu'elles s'habillassent ou non en femmes.
De fait, leurs manières, leurs voix de fausset, la teinture des cheveux, les surnoms féminins souvent en référence à des stars féminines de l'époque, le maquillage parfois, la démarche, les indices vestimentaires (la cravate rouge, des vêtements extravagants), permettaient aux yeux de tous de repérer des "tantes", de même que, pour celles-ci, c'était un moyen de se faire connaître comme gays et de solliciter des relations sexuelles avec d'autres hommes dans certains contextes, puisque cela contraignait parfois celles-ci à mener une double-vie suivant qu'elles souhaitaient ou ne souhaitaient pas faire apparaitre leur homosexualité.
Du reste les "tantes" étaient considérées à l'époque et se considéraient elles-mêmes, comme des invertis, un "troisième sexe" qui en faisait des femmes dans un corps d'homme.


Dans les milieux populaires, et notamment dans le Bowery et certains quartiers d'immigrants italiens et irlandais, les "tantes" fréquentaient les mêmes lieux et les mêmes bars que tout le monde et, socialement, elles étaient assimilées, par les classes populaires, à des prostituées avec lesquelles on pouvait avoir une relation sexuelle sans perdre son statut viril et sans se considérer comme homo;

mieux, leur existence même et le fait que l'on puisse avoir des relations sexuelles avec elles, pourvues qu'elles tinssent le rôle passif au cours de celles-ci, contribuaient à confirmer voire fortifier la virilité des hommes des classes populaires, souvent des célibataires issus de l'immigration ou de professions où le nombre d'hommes excédait la population féminine disponible (marins, manoeuvres, ouvriers saisonniers, travailleurs itinérants [Hoboes] ...) et dont la vie précaire ou l'absence de revenus réguliers était aussi un obstacle à l'entretien d'une famille, quand ce n'était pas un choix de leur part pour échapper aux contraintes et conventions sociales.
Aussi pouvait-on trouver, à l'occasion, dans ces milieux, des hommes se vantant de leurs relations sexuelles avec d'autres hommes tant qu'ils se conformaient aux normes de la masculinité par leurs performances de "mâles".
De fait, les "tantes", les tribunaux ou ligues morales considéraient ces hommes comme "normaux" tant "qu'ils évitaient les manières d'être de la tante et qu'ils ne permettaient pas que l'on pénétrât leur corps" et le mot qui servait à les désigner dans le langage de l'époque est celui de "trades" (clients) qui désignait primitivement un client d'une prostituée, puis à partir de 1910 environ, tout homme qui avait des relations sexuelles avec un autre homme que celles-ci soient tarifées ou non.


Pourtant, parmi ces "trades", on distinguait aussi ceux que l'on appelait les Loups (Wolves ou hommes prédateurs) ou "Jokers" (terme désignant un travailleur itinérant, un vagabond accompagné d'un jeune garçon, un "pédéraste actif" ou le mari d'une tante) surtout chez les marins, les prisonniers et les hoboes, qui, tout en respectant les règles de la masculinité, manifestaient une nette préférence pour les relations sexuelles avec des partenaires de leur sexe, qu'ils fussent des "tantes" (avec lesquels ils pouvaient même vivre "maritalement" sans pour autant être considérés comme gays) ou plus souvent des "punks" (jeune homme fragile qui se laissait utiliser sexuellement par un homme plus âgé et plus puissant contre de l'argent, une protection ou d'autres formes de soutien).
Jusque dans les années 1930, on retrouve ce genre de relations et d'interprétation jusque dans les prisons ou seules les "tantes" vivent dans un endroit séparé des autres, où elles peuvent vivre en femmes et auxquelles on confie des tâches féminines, tandis que de nombreux hommes entretiennent des relations avec des prisonniers plus jeunes sans que ni eux, ni leur partenaire ne soient considérés comme "anormaux".

C'est pourtant à la même époque, au tournant du siècle que va naître la distinction désormais "classique" entre homos et hétérosexuels; celle-ci voit le jour dans le monde des classes moyennes et de la bourgeoisie dans un contexte de crise de la masculinité.
Elle est due à la conjonction de deux phénomènes:
- d'une part, le développement du salariat et des emplois tertiaires où certains hommes se retrouvent soumis à d'autres ou voient leur secteur d'activité "envahi" par les femmes;
- d'autre part, un rôle plus important des femmes qui les conduit à investir la sociabilité masculine et à tenter de la contrôler (engagement contre l'alcoolisme jugé comme un mal essentiellement masculin, lutte contre les divertissements masculins jugés trop violents dans les enceintes de boxe ou les quartiers chauds ...) et à contester le droit du mari à représenter sa famille politiquement en réclamant le droit de vote.
Dans ces deux cas, les hommes des classes moyennes se sentent dévalorisés et atteints dans leur "virilité", d'autant plus que la féminisation de l'emploi dans l'éducation a conduit à placer celle-ci sous la sphère quasi-exclusive des femmes dont on craint qu'elles ne fabriquent des générations de garçons dévirilisés.
Enfin, ces mêmes hommes se sentaient aussi atteints dans leur masculinité par celle des classes populaires, souvent constituées d'immigrants à la natalité plus élevée que les hommes anglo-saxons des classes moyennes; leur poids ne cessait de monter dans le pays et elles étaient considérées, du fait de leurs activités essentiellement manuelles, comme plus "viriles".
C'est dans ce contexte que des hommes des classes moyennes vont avoir tendance à repenser leurs rapports entre eux, à définir de nouvelles frontières à la sexualité et à vouloir se distinguer plus nettement des "tantes" et de tout ce qui était considéré comme une atteinte à la virilité comme le note par exemple Chauncey quand il écrit: " Comme les frontières entre les sphères masculine et féminine semblaient s'effacer, nombre d'hommes s'efforçaient de les renforcer en se bâtissant un corps qui accentuât leur différence physique avec les femmes. Ce que l'historien Elliot Gorn a nommé le "culte de la musculature" s'enracine dans le culture des classes moyennes au tournant du siècle"
Sport et affirmation de la virilité et de la masculinité devinrent des références qui dominent encore aujourd'hui, y compris au sein du monde homo, qui, à l'époque en "pinçait" pour le premier culturiste de l'histoire, Eugene Sandow (le premier à poser nu), ou les magazines de culture physique de Bernarr Macfadden où de nombreux hommes exposaient leur corps (indépendamment du fait que Macfadden n'aimait pas les homos).
Quant à l'homme politique qui symbolisait le mieux aux yeux de ces hommes, la promotion des valeurs viriles, il ne s'agissait ni plus ni moins que du républicain Theodore Roosevelt, gouverneur de New York, responsable de l'expédition de Cuba en 1898, vice-président de McKinley, puis président des EU de 1901 à 1909, et grand amateur de chasse et de sports virils... pour lequel virilité et nationalisme allaient naturellement de paire.

Les homos des classes moyennes et de la bourgeoisie partageaient largement les idées de leur classe sociale. La "tante" devint aussi, parmi eux, une objet d'attraction/répulsion et les conduisit, autant que leurs congénères "hétéros" des classes moyennes, à repenser leur sexualité.
Ils "inventèrent" l'homosexualité, c'est-à-dire, une théorie qui est encore celle de notre société actuellement, à savoir que le désir pour les hommes ne renvoie à rien d'autre qu'à la sexualité, un domaine de la personnalité distinct du genre.
 "Leur homosexualité, affirmaient-ils, ne révélait rien d'anormal dans leur personnalité sexuée". Etre gay, n'est pas être efféminé, ni avoir en soi un désir "féminin", seulement désirer des hommes, certains allant même jusqu'à voir dans l'homosexualité non l'affirmation d'un principe féminin, mais une sublimation de la masculinité et de la virilité (pour caricaturer un vrai mec est un mec viril qui couche avec d'autres mecs tout aussi virils).

Et, bien que la médecine ne joue pas de rôle avant les années 50 dans le contrôle par l'Etat de l'homosexualité, on observe que les médecins, issus eux-mêmes de la classe moyenne, en adoptent les modes de pensée et affirment de plus en plus que tout homme ayant des rapports avec d'autres hommes est lui-même homo, au-delà des seules tantes.

 

Ainsi, si dans les classes populaires, la distinction majeure allait continuer à se faire entre tantes et trades, dans les classes moyennes, la résistance de plus en plus marquée des hommes "normaux" à tout lien physique ou affectif qui aurait pu évoquer l'homosexualité marque  l'émergence de l'hétérosexualité et de l'homosexualité dans la culture des classes moyennes.

"c'est dans le contexte de cette matrice instable - la variété des modes de conceptualisation sexuelle, et le mélange complexe de fascination, répulsion et désir suscités par la tante et l'homosexuel - qu'un monde gay se forme" (George Chauncey).

(Le II de l'ouvrage s'attache à évoquer sa création).

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J
<br /> si je le trouve je l'achète grâce à cet article ! merci !<br /> <br /> <br /> Jj<br />
Répondre
<br /> <br /> J'ai essayé de résumer l'ensemble de l'ouvrage dans plusieurs articles. Il me reste encore la dernière partie à traiter quand j'en aurai le temps. C'est sans doute un des ouvrages les plus<br /> intéressants que j'ai pu lire parce que l'auteur a une démarche avant tout historique ce qui change de certains ouvrages militants.<br /> <br /> <br /> <br />
L
Beau boulot chef !! Belle etude....!! Je comprends mieux le nom de trader....lol...!! Sans oublier le regime nazi qui met la musculature et le sport commme relais de l'ideologie mais cause à l homosexualité un réel dommage par la suite, d'ou le losange...!! Remarquable !! Bravo mon jerem...
Répondre
<br /> Super merci pour ton commentaire qui me touche beaucoup; j'avais peur de me perdre au milieu de cette synthèse d'un travail si dense et peur que personne ne lise un résumé aussi long.<br /> Quand j'aurai le temps, je m'occuperai de la deuxième partie et aussi de celle qui raconte la régression des années 30.<br /> <br /> <br />