Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

1940-1945: années érotiques (tome 2)

28 Avril 2009 Publié dans #Lectures

Le tome 2 de « 1940/1945: années érotiques », comme son sous-titre l'indique, étudie le passage de le Grande Prostituée à la revanche des mâles, ce qui lui permet de reprendre et de développer certains thèmes déjà entrevus ou abordés dans le tome 1.

Il s'ouvre donc sur l'analyse des différentes raisons qui expliquent pourquoi des Françaises ont couché durant l'Occupation avec des Allemands à travers l'évocation de femmes célèbres (Arletty, Mireille Balin, Corinne Luchaire ...) ou inconnues, avec toute la gamme des causes possibles: l'amour, la proximité idéologique, le besoin d'échapper aux privations dues à l' Occupation ...

La période fut aussi l'occasion d'un nouvel âge d'or pour les maisons closes où d'ailleurs certains ou certaines n'hésitent pas à se réfugier, comme par exemple Edith Piaf qui trouve ainsi à la fois le moyen d'échapper à sa misère constante et d'y puiser dans un vivier de mâles, quand elle ne couche pas avec des gendarmes qu'elle attire dans sa chambre en laissant sa lumière allumée après le couvre-feu.
Cas intéressant que celui de ces maisons d'ailleurs, car c'est Vichy, qui, pour des raisons pragmatiques, au-delà de son idéologie régénératrice, les légalise dans le but de contrôler le "péril vénérien", souci qu'il partage avec les Allemands qui vont aller jusqu'à réquisitionner un certain nombre de maisons pour l'usage exclusif de leurs troupes avec une mise en place d'un contrôle sanitaire très strict qui, d'après les chiffres fournis par l'auteur, semble avoir été plus qu' efficace.
Cependant, aussi bien Vichy que les Allemands ne pourront réussir à contrôler la prostitution hors bordels qui se développe à cette époque et à laquelle certaines se livrent pour faire fasse aux difficultés des temps, malgré la mise en place de l'encartage des filles et l'obligation de visites régulières aux fins de surveiller qu'elles ne propagent aucune contagion auprès de leurs clients.

Les homosexuels ne sont pas oubliés non plus dans ce livre, où, sans revenir sur les liens entre Collaboration et homosexualité qu'il a déjà évoqués dans le tome 1, l'auteur revient sur deux points:
- l'absence de déportation massive d'homosexuels depuis le territoire français organisé par Vichy ou par les Allemands, hors le cas de relations entre un soldat allemand et un Français, ce qui devait malheureusement causer celle du jeune Robert Hugues-Lambert, acteur qui incarnait Mermoz dans le film très "vichyssois" tourné en 1943
- la loi du 6 août 1942, souvent considérée à tort comme une loi criminalisant l'homosexualité alors que son principal but, au grand dam des milieux les plus conservateurs à Vichy d'ailleurs, visait seulement, en faisant coïncider la majorité sexuelle à la majorité légale pour les actes homosexuels, à lutter contre la pédérastie qui proliférait à l'époque s'il faut en croire l'auteur à travers les témoignages de Roger Peyreffite, Montherlant et d'autres.
Du reste, la loi s’inscrit dans le cadre d’un intérêt croissant pour la protection de l’enfance qui s’épanouira avec la fameuse ordonnance de 1945.
D'autre part, il développe le cas de Pierre Seel et des départements réintégrés à l'Allemagne où le sort des homos ou prétendus tels y était totalement différent et souligne les réticences des assocs d'anciens combattants avec des tendances homophobiques dans le discours (l'UNADIF n'a-elle pas évoqué comme motifs de son refus d'un quelconque statut pour les homos déportés le fait que non seulement l'Alsace-Moselle n'étaient pas française durant l'Occupation, mais en outre que: " les internés allemands homosexuels étaient en premier lieu des pédophiles"!!!!) à accepter la présence de ceux-ci aux cérémonies du Souvenir de la déportation (on a encore vu cela il y a quelques jours dans l'actualité).

De cette "débauche" de sexualité libérée, les résistants, comme de nombreux Français soumis aux privations, allaient dans un même souci de régénération des mœurs qu'ils partagent avec Vichy et la IIIè République finissante (on ne soulignera jamais assez les origines républicaines de Vichy), vouloir se venger à la Libération, et parfois mêmes dès avant (des tontes de femmes sont signalées dès 1942).

Il s'agissait à la fois de s'en prendre à celles qui avaient échappé aux privations et au sort commun à tous les Français en les accusant d'avoir trahi la patrie, qui plus est, en couchant avec l' Occupant, d'organiser à travers tontes et autres châtiments (tortures, viols) une sorte de cérémonie expiatoire destinée à effacer la honte de l’ Occupation, et de condamner des femmes jugées intrinsèquement perverses et manipulatrices d'hommes "escouillés" comme on en voyait tant dans les films d'avant-guerre quand elles étaient interprétées par Ginette Leclerc et autres Mireille Balin (qui, de plus, persista dans ce genre d'emplois, même sous Vichy) et se jouaient de Gabin, Raimu ou Tino Rossi dont un gradé découvre avec effroi que ses hommes écoutent les disques comme s’ils risquaient d’en devenir « efféminés », mâle d'autant plus "déprécié" que Mireille Balin finit par le quitter fin 1941.

Sur toutes ces femmes castratrices des mâles de l'entre-deux-guerres, les hommes de la Libération ont voulu reprendre le contrôle d'autant plus que l'attitude de celles-ci vis-à-vis de libérateurs américains, les conforte dans l'idée que les femmes, hors du contrôle des mâles sont toutes des "salopes" qui ne pensent qu'à coucher, surtout si ça leur rapporte en ces temps de pénurie.
Les anciens prisonniers de guerre et autres réquisitionnés du travail ne sont pas loin de partager ce besoin de réaffirmation du "mâle", irrités qu'ils ont été par les attitudes maternisantes et infantilisantes dont ils ont subi l'assaut à leur retour de la part des femmes et de constater pour certains, leurs problèmes de libido au retour.

Dans ce contexte, le vote des femmes qui leur est accordé ne doit pas être interprété comme un symbole de libération pour celles-ci; d'une part, l'octroi de ce vote c'est fait avec beaucoup de réticences, comme en témoigne l'auteur, et d'autre part, il s'agissait de permettre aux femmes de voter à la place du mari, déporté ou prisonnier avant de replacer ce vote sous la dépendance des mâles, mari, père, fils ou frère dès son retour.

Une vague de moralisme et de moralisation des mœurs va donc s’abattre sur la France de la Libération, avec les Communistes où émerge les figures de la compagne de Maurice Thorez, Jeanne Vermeersch ou de François Billoux, les Gaullistes et le MRP démocrate-chrétien avec Coste-Floret, de Menthon, Robert Prigent ou Francisque Gay à la manœuvre et avec, comme paradoxe, de faire triompher des vues que l’on reproche à Vichy de n’avoir pas su, pas pu ou pas voulu faire appliquer malgré ses discours.

Ainsi, les homosexuels, très discrets dans les mouvements de résistance par peur du rejet de la part de leurs camarades, en dehors du personnage de Roger Stéphane, ridicule dans son rôle de faux libérateur de l’Hôtel-de-Ville, dilettante et inconséquent, au point que seuls les noms de Daniel Cordier ou de Wybot émergent du récit et sans que l’on sache grand-chose sur leurs partenaires sexuels, sont-ils victimes, à la Libération d’une répression accrue, tant parce que l’homosexualité est associée à la Collaboration, à travers les procès de Robert Brasillac et quelques autres, que par souci de protéger la jeunesse en un temps où l’homosexualité est plus que jamais assimilée à la pédérastie et à la pédophilie, ce vice bourgeois s’il faut en croire Thorez qui au cours d’un de ses meetings, évoque le cas d’ « un de ces garçons, un fils d’ouvrier en chômage ; enlevé par un ignoble capitaliste, transporté dans une rutilante voiture sur la Côte-d’Azur, souillé, violé et abandonné sur le trottoir, c’est-à-dire, prêt à devenir un criminel ».

Ainsi, les maisons closes vont-elles être fermées, tant pour se venger de leur attitude durant l’Occupation et des profits engrangés par les patrons de celles-ci que par volonté de faire disparaître un système considéré comme odieux, propagateur du vice et des MST et assimilé par certains moralisateurs à la traite des blanches, avec, en fer de lance de cette croisade, Marthe Richard, recrutée par l’état-major MRP pour ce faire.

Ainsi les films et les réalisateurs qui sont priés d’exalter les vertus viriles et patriotiques pendant que sont censurés ou ont des difficultés à la Libération des cinéastes comme Clouzot, accusé d’avoir donné une image avilissante de la France occupée dans son film Le Corbeau.

Pourtant, cette chape de plomb qui s’abat sur la France des années 50 finit par craquer progressivement, comme le rappelle les dernières pages du livre et la politique épuratrice n’a pas connu le succès escompté, au moins en ce qui concerne la lutte contre la prostitution.

Même si l’on peut parfois reprocher à l’auteur la vision d’une France qui, sous sa plume devient entièrement assouvie sexuellement à l’Occupant par effet de loupe inhérent au sujet qu’il traite, même si l’on peut regretter le manque de nuances dans cette vision virile/dévirilisée des choses, il n’en reste pas moins que ce n’est pas un livre inutile par le sujet qu’il traite , par son approche et parce qu’il rassemble dans un même volume des choses dites par ailleurs et cherche à explorer tous les domaines de la sexualité.

A lire donc !
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
H
As-tu vu ce film de Chabrol avec l'extraordinaire Huppert "Affaires de femmes" ?Tout y est, le moralisme et la prostitution, la dévirilisation qui fait du mari déprécié le dénonciateur de sa femme, etc.Au fur et à mesure de ce passionnant billet ce film s'inscrivait de plus en plus en mon esprit.
Répondre