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En finir avec Eddy Bellegueule

14 Février 2014 Publié dans #Lectures

http://www.radiovinciautoroutes.com/sites/default/files/styles/article-image-primary-media/public/article/2014/01/cal03.png

 

J'avoue, après l'avoir lu, être assez surpris des réactions que j'entends un peu partout autour de moi, comme si soudain de nombreuses personnes découvraient l'existence de toute une partie de la France et des Français ordinaires; ces Français pour lesquels on a écrit dans les années 70, et pour lesquels on continue à écrire aujourd'hui, de bonnes grosses comédies franchouillardes qu'on espère devenir des succès de télévision parce qu'il y a un vrai public pour ces films, un public qui est aussi celui des grosses machineries américaines avec force hémoglobine, aux dialogues indigents, au vocabulaire peu châtié, à la virilité affirmée et au masculinisme forcené... Une France que les images qu'on lui donne à voir contribue à perpétuer.


Et moi, intérieurement, je me "marre" à entendre ces personnes choquées, bouleversées parce que, derrière les personnages, les situations, le parler du roman, je revois des images, des moments, des attitudes..., j'entrevois des oncles, des tantes, des cousins, des amis de mes parents, de vagues relations, la France où les femmes s'appelaient des "nanas" ou des "gonzesses", la France des femmes à poil accrochées au revers de la porte des toilettes, le France des femmes qu'on relève du ruisseau parce qu'elles ont trop bu, la France qui jadis se bagarrait à coups de poings les soirs de bals avant que ce ne soit, modernisme oblige, à la fin des soirées de discothèques ou de fêtes trop arrosées...

 

Une France "dure" dans ses propos, intransigeante avec elle-même, avec ses codes, ses lois, ses rites; une France qui peut paraître odieuse, et qui, en même temps, a un sens de la dignité, du devoir, du courage, même si ce ne sont pas les nôtres, une France qui peut, dans les mots, se dire et se comporter en raciste, en homophobe, mais qui, en dehors d'une très infime minorité, est aussi capable d'en faire abstraction et de protéger le faible contre le fort lorsqu'elle en a les moyens quelle que soient sa race, sa couleur de peau, son orientation sexuelle.

 

L'infime minorité, ce sont ces deux individus qui, systématiquement, frappent Eddy dans un couloir du collège durant les récrés, sous prétexte de stigmatiser son côté "tapette", mais qui est, à vrai dire, le quotidien de tout enfant un peu faible qui n'a ni camarades, ni force physique pour se défendre et qui ne peut parler parce que parler c'est le risque d'accentuer les représailles. Combien de collégiens, quels qu'en soit le prétexte, sont encore aujourd'hui des Eddy harcelés ou frappés en silence durant les pauses par ce type d'individus quand ils ne sont pas - au miracle de la technologie - harcelés par le moyen des réseaux sociaux ?

 

Certains verseront sans doute des tombereaux d'injures et de propos dénigrants sur cette France-là; sauf que cette France-là, c'est aussi celle pour laquelle personne ne lève jamais le petit doigt, celle qu'on laisse crever quand l'usine qui les employait ferme, celle qui n'a pas de relais politique pour se faire entendre et se trouve toujours être la victime de l'histoire, celle qu'Hollande a trahi le premier janvier de cette année. On ne peut pas à la fois la laisser à l'abandon et ensuite lui vomir dessus; c'est trop facile et c'est un peu ce que tente d'expliquer l'auteur entre les lignes.

Car son livre n'est pas une charge, c'est un livre de la "déchirure" entre un monde à la fois rejeté et aimé, un monde pour lequel on ressent empathie et antipathie.



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