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Gay New York (2)

3 Novembre 2009 Publié dans #Homosexualité (actu - people - coups de gueule ...)

Je sais que certaines personnes l'attendent avec impatience ... voici la suite du résumé du livre de l'historien George Chauncey, Gay New York (1890/1940):

La première partie ici (cliquer sur le lien)

II) La création du monde gay masculin:


                 1) Le contrôle de la "ville des célibataires"


Plusieurs éléments objectifs expliquent les raisons pour lesquelles les grandes villes et notamment New York, virent naître un monde homosexuel dans un contexte de migrations urbaines liées au progrès et au développement économique.
En effet, la ville offre, pour les jeunes homosexuels, la possibilité plus grande de pouvoir y mener plusieurs existences, d'y adopter des identités diverses, tout en échappant aux formes conventionnelles de contrôle de la vie sociale des campagnes ou des petites villes et de pouvoir passer inaperçus dans une ville, New York, qui est avant tout une cité de célibataires (ex: dans le 1er tiers du XXème siècle, 40% des hommes de plus de 15 ans à Manhattan sont des célibataires) où il est donc plus aisé de se fondre.
De fait, les premières enclaves gays de la ville naissent dans les endroits surtout fréquentés par les célibataires et où l'on trouve l'essentiel des chambres meublées et des services qui leur sont destinés (cafétérias, ...), comme dans le Bowery, à Greenwich Village, Times Square ou Harlem.
C'est donc dans le cadre de la subculture célibataire que se développe le monde gay masculin.

Les réformateurs sociaux, aussi bien que les ligues pour la moralité publique ou les premières générations de sociologues s'inquiètent de l'influence pernicieuse que la trop grande liberté de la ville peut avoir sur les existences de ces jeunes célibataires: ils l'accusent d'être responsable de la désorganisation sociale qui favorise des pratiques comme la prostitution ou l'inversion quand ils ne mettent pas en cause la fatigue nerveuse provoquée par la vie urbaine ou la présence de trop nombreux éléments étrangers considérés comme dangereux pour la moralité publique (c'est ainsi que certains pensent que l'inversion est un mal introduit aux Etats-Unis par les Français !).
Paradoxalement, d'ailleurs, une partie des réformes qu'ils vont tenter de mettre en place vont favoriser l'éclosion d'un monde gay, comme j'aurai l'occasion de le dire.

Leur lutte pour la réforme des moeurs et contre les "vices" urbains qui vise d'abord à contrôler la culture des classes populaires, les amène forcément à s'opposer à l'inversion, d'abord par incidence, dans le cadre de la lutte contre la prostitution féminine, puis, durant la Première guerre mondiale de façon plus spécifique.
La Société pour la prévention du crime, fondée en 1877, s'efforçait d'obliger la police à faire appliquer les lois en dénonçant les liens existant entre la corruption policière et les "repaires du vice" comme le Bowery ou Tenderloin.
La société pour la suppression du vice, fondée en 1872, luttait pour faire interdire les spectacles et les livres qu'elle jugeait obsènes; son activité s'étendait aux écrits sur le contrôle des naissances, les études médicales sur l'homosexualité, les pièces ou nouvelles comportant des thèmes lesbiens ou autres thèmes non orthodoxes. Elle fut dirigée par Anthony Comstock jusqu'à sa mort en 1915, puis par John Sumner.
Le Comité des 14, fondé en 1905, combattait la prostitution, mais son activité s'étendait, en fait, au contrôle de toutes les formes de sociabilité populaires où les hommes et les femmes pouvaient se rencontrer ensemble au mépris des normes victoriennes. Etaient donc visés non seulement les bordels, mais aussi les bars, les cabarets ...
Enfin la Société pour la prévention de la cruauté envers les enfants, fondée en 1872 par Eldrige Gerry, cherchait à protéger les enfants en général, notamment de leurs parents immigrés dont elle pensait qu'ils les négligeaient et les maltraitaient. Dans les quartiers d'immigrés, on avait pris la coutume de l'appeler la Cruauté à cause de sa réputation d'enlever les enfants à leurs parents.
"Pour atteindre leurs objectifs, certaines de ces sociétés obtenaient de assemblées de l'Etat des pouvoirs de quasi-police; d'autres utilisaient leurs relations dans les milieux d'affaires de la ville pour faire pression sur les propriétaires de logements meublés, les gérants d'hôtel et les brasseurs de bière, pour fermer les clubs et bars où hommes et femmes pouvaient se rencontrer trop librement, ou bien des femmes se prostituaient." (George Chauncey).

Pendant longtemps, bien que les lois anti-sodomie existassent depuis l'époque coloniale, on remarque que celle-ci est très peu réprimée: on compte seulement 22 cas de poursuite pour sodomie entre 1796 et 1873 à New York.
C'est seulement dans les années 1880 que le nombre de poursuites commence à s'élever:
- entre 14 et 38 hommes sont arrêtés chaque année dans les années 1890
- plus de 50 personnes chaque année dans les années 1910 (plus de 100 en 1917)
- entre 75 et 125 dans les années 1920.
La Société pour la prévention de la cruauté envers les enfants fut d'ailleurs la plus active dans la lutte contre celle-ci; et comme son intérêt se portait surtout sur les quartiers d'immigrés, la grande majorité des cas de poursuites concernait des  immigrés habitant les quartiers pauvres; elle intervenait chaque fois qu'un homme était suspecté de sodomie sur des garçons et les archives judiciaires fragmentaires suggèrent que suivant les années, 40 à 90 % des poursuites engagées le sont à l'initiative de cette société.

La Première guerre allait constituer un tournant dans la lutte contre l'homosexualité.
Si ces sociétés restent fidèles à l'image traditionnelle de types "normaux" corrompus par des "tantes", elles ne s'en inquiètent pas moins du danger que la ville peut représenter sur tous ces jeunes hommes venus des campagnes américaines et que la tentation pourrait guêter.
L'afflux des ces jeunes gars, couplé à la croisade contre la prostitution lancée par ces sociétés (on nage dans la grande époque de la mise en garde contre le péril vénérien), la vie en milieu exclusivement masculin et la découverte d'un monde sexuel plus "ouvert" que le reste de l'Amérique, expliquent en partie l'augmentation des cas d'homosexualité pendant la guerre, et, par là, contribua à la rendre plus visible.
Pour la combattre, le Comité des 14 engagea des moyens sans précédent pour surveiller l'activité homosexuelle: elle dépêcha ses agents sur les lieux de drague gay - Broadway, Riverside Drive, la Cinquième Avenue, Central Park Ouest, ainsi que dans un certain nombre de restaurants qui avaient la réputation d'être des repaires de "pervers".
De son côté la Société pour la suppression du vice et son nouveau président ne furent pas en reste: elle lança une campagne, en coopération avec la police, contre les lieux de rendez-vous gays, théâtres, cinémas, saunas, rues et bars. En 1920/1921, elle fut à l'origine de l'arrestation de plus de 200 hommes pour trouble dégénéré à l'ordre public.
Cependant, sans attendre ces sociétés, la police, elle-même, se lança dans la croisade.
Le nombre d'hommes condamnés à Manhattan pour raccolage homosexuel fut multiplié par 8 en quatre ans, passant de 92 en 1916 à 238 en 1918 et à plus de 750 en 1920.
Les chiffres baissèrent à partir de 1921 quand le chef de la brigade antivice demanda à ses hommes dé réorienter leurs efforts vers la prostitution féminine, mais les condamnations se maintinrent à une moyenne de 500 par an tout au long de la décennie.
Aussi bien du côté policier que du côté des sociétés, ce qui fit un peu retomber la pression, malgré un Congrès organisé spécifiquement par celles-ci pour s'occuper de l'homosexualité, ce furent les problèmes nés de la Prohibition ardemment soutenue par ces réformateurs moraux qui y virent un moyen d'éradiquer la culture non-américaine distillé, selon eux, par les brasseurs allemands et les bars d'immigrés !


               2) Les lieux de sociabilité homosexuels (prochain épisode) ... à suivre dans un prochain article ...

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S
<br /> Quel travail de recherche et de traduction ! Il faut être sacrément motivé pour y consacrer autant de temps et surtout nous le faire partager. C'est Notre histoire dans l'histoire et c'est super<br /> interessant. Merci Jérem<br /> <br /> <br />
Répondre
J
<br /> Je te rassure, la traduction, ce n'est pas moi; le livre est paru en français il y a quelques années.<br /> Par contre, effectivement, comme sa lecture m'a plu, j'en profite pour faire bénéficier tout le monde de son contenu, au moins en résumé.<br /> Par certains côtés, l'histoire des homos est passionnante, c'est même dommage qu'elle ne s'enseigne pas en tant que telle.<br /> <br /> <br />