La loi des trois ans
(Jaurès au Pré-Saint-Gervais)
La situation dans les Balkans, aggravée depuis l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche-Hongrie en 1908 puis par la Première Guerre balkanique déclenchée en octobre 1912, inquiète énormément l'Allemagne. Elle craint un affaiblissement fatal de son allié austro-hongrois et de l'Empire turc au profit de la Russie.
Aussi, bien que le chancelier se félicite pour des bonnes relations de son pays avec ses voisins, et notamment les Français avec lesquels son pays est parvenu à négocier à propos du Maroc en 1911, il se méfie de possibles violentes flambées des opinions publiques belliqueuses qui pourraient provoquer une étincelle fatale menant à la guerre à l'occasion de tel ou tel incident.
Aussi, dans ce contexte, propose-t-il d'augmenter les effectifs de l'armée allemande pour les porter à 850 000 hommes.
En France, l'Etat-major s'alarme de la différence qui serait de plus en plus évidente entre les effectifs allemands sous les drapeaux avec cette augmentation et les effectifs français (520 000 hommes), d'autant plus que notre pays est l'un des premiers, en Europe, à connaître une diminution importante de la natalité. Aussi, au Conseil de guerre du 04 mars 1913, réuni sous la présidence de Raymond Poincaré, chef de l'Etat, avec le président du Conseil Aristide Briand et le ministre de la guerre, Eugène Etienne, les généraux Joffre (chef d'Etat-major général), Michel (gouverneur de Paris), Gallièni, Archinard, Pau, Marion, Chomer, de Langle de Cary, Ménestrel, Meunier, de Ladébat, de Castelnau, Legrand (ces deux derniers sous-chefs d'Etat-major), Bridoux, Chevalier, Mangin et Berdoulat (tous 4 directeurs des différentes armes au ministère), se prononcent à l'unanimité pour porter le service militaire à trois ans.
Un projet de loi est alors déposé, repris par le nouveau président du Conseil Barthou après la chute du gouvernement Briand.
Immédiatement, il rencontre l'hostilité des socialites SFIO et d'une partie des Radicaux derrière Joseph Caillaux, tandis que Clemenceau, signant une spectaculaire réconciliation avec Poincaré, s'y déclare favorable.
Jaurès mobilise son journal l'Humanité pour faire campagne contre le projet et réunit une grande manifestation au Prè-Saint-Gervais, le 25 mai 1913 (150 000 manifestants annonce l'Humanité). Le leader socialiste, inspiré par les précédents de 1870, les volontaires de Valmy en 1792 et l'exemple suisse, propose une armée formée de milices populaires avec un fort recours à des réservistes (projet qu'il a déjà exposé dans l'Armée nouvelle en 1910).
D'autres, cherchant un compromis, proposent un servide de 28 mois; ils ne sont pas plus écoutés.
Pendant ce temps, dans les casernes, la classe 1910, concernée par un possible allongement s'agite. On signale des mouvements à Toul et Rodez notamment.
Bien qu'au départ il ait été prévu que les trois ans s'appliqueraient « strictement et rigoureusement égal pour tous, sans aucune dispense », les discussions qui commencent à la Chambre début juin, entrainèrent un certain nombre de modifications, comme par exemple, l'abaissement de 21 à 20 ans de l'âge du recrutement, libérant ainsi la classe 1910, la non-application de la loi aux classes de 1910, 1911 et 1912, qui demeurent régies par la loi du 21 mars 1905, et la reconduction des privilèges des étudiants en université et en grandes écoles ; ces derniers ne serviront le pays que deux ans, et la totalité de leur service pourra se faire au sein de leur école.
A noter qu'au cours des discussions, les socialistes SFIO, et notamment Albert Thomas, n'ont pas hésité à employer des arguments anti-immigrationnistes, pour s'opposer à cette loi. Evoquant la pénurie de main-d'oeuvre provoquée par la faiblesse de la démographie française, il explique que la loi des trois ans ne fera que l'accentuer et provoquera un recours massif à l'immigration dans un discours prononcé à la Chambre le 16 juin 1913
On peu retrouver l'intégralité du discours en cliquant sur le lien suivant: Gallica, Journal Officiel de la République française
Le projet de loi est définitivement adopté à la Chambre le 19 juillet 1913 par 358 voix contre 204 (69 socialistes SFIO (dont Jaurès, Albert Thomas et Marcel Sembat), 26 socialistes indépendants (dont René Viviani, Victor Augagneur, Paul Painlevé ou Joseph Paul-Boncour) 86 radicaux-socialistes (dont Ferdinand Bouisson et Louis Malvy), 19 membres de la gauche radicale (dont Caillaux), 3 membres de la gauche démocratique et 1 non-inscrit) et 11 abstentions et au Sénat le 7 août 1913 par 244 voix (dont Clemenceau) contre 36 (tous du groupe gauche démocratique, radicale et radicale socialiste (dont Edouard Herriot).