Mort d'Emile Ollivier
" Son nom, peu familier à la génération actuelle, bien qu'il eût été retentissant, évoque seulement, à l'heure actuelle, un passé douloureux ": c'est ainsi que, le 21 août 1913, le Petit Parisien annonçait à ses lecteurs la mort, survenue la veille à Saint-Gervais-les-Bains, en Haute-Savoie, à l'âge de 88 ans, d'Emille Ollivier, avant-dernier chef de gouvernement de Napoléon III.
Encore que, si ce nom était évoqué devant les générations actuelles, celles de 2013 et non de 1913, à l'heure où l'histoire de France est impitoyablement massacrée dans les programmes scolaires, il m'évoquerait même plus rien du tout puisqu'il n'y est jamais cité.
Pourtant, tout est dit du personnage et de son rôle dans notre histoire nationale, dans ce bref passage de l'article déjà cité:
" Homme d'Etat de premier plan, orateur habile et entrainant, écrivain éminent, M. Emile Ollivier avait des titres multiples à occuper parmi ses contemporains et devant l'histoire une place enviable, à côté de ceux qui servirent leur pays avec éclat. Les circonstances en décidèrent autrement: en dépit de sa valeur personnelle, de ses écrits, de ses discours, du rôle prépondérant qu'il joua dans la politique, M. Emile Ollivier reste et restera dans les mémoires l'homme de la guerre de 1870, l'homme au coeur léger. "
En effet, né en 1825 à Marseille, fils d'un homme au prénom prédestiné, celui de Démosthène, qui fut élu député républicain à l'Assemblée constituante en 1848, Emile Ollivier qui avait entamé des études de droit à Paris fut nommé, cette même année, commissaire de la République puis préfet des Bouches-du-Rhône, grâce aux relations de papa avec Ledru-Rollin, le ministre de l'intérieur du gouvernement provisoire. Muté en Haute-Marne en juin 1848 il fut cependant révoqué en janvier 1849, suite à l'élection de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848, tandis que son père, suite au coup d'Etat du 02 décembre 1851, se trouvait proscrit.
Redevenu avocat au barreau de Paris, il fut élu, en 1857 - année où il épouse Blandine Liszt, fille du compositeur -, député de la Seine. Il fit alors partie des cinq opposants au régime impérial qui acceptèrent de prêter serment de fidélité pour pouvoir sièger. Son objectif était alors de faire évoluer le régime impérial dans un sens démocratique, n'hésitant pas à approuver parfois certaines des mesures proposées par le gouvernement impérial, au grand dam d'une partie de ses électeurs et de ses amis, mais avec le soutien du demi-frère de Napoléon III, le duc de Morny, président du Corps législatif.
C'est d'ailleurs à Emile Ollivier, désormais chef d'un Tiers-Parti soutenant l'évolution libérale du régime impérial engagée par l'empereur depuis le début des années 1860, qu'est confié en 1864, le soin d'être rapporteur de la loi sur les coalitions organisant et réglementant le droit de grève.
Battu à Paris aux législatives de 1869, mais élu dans le Var (à l'époque, et jusqu'à l'affaire Boulanger, il était permis de se présenter dans plusieurs circonscriptions), tandis que le Tiers-Parti remporte un vrai succès à ces élections, c'est à lui que l'empereur s'adresse pour former le ministère du 02 janvier 1870 où il fut ministre de la justice et qui devait achever l'évolution libérale du Second Empire en le transformant en un régime parlementaire à l'anglaise, réforme largement approuvée par plébiscite (7 358 000 oui contre 1 538 000 non; il n'y eut que 17,5% d'abstention) au grand désespoir des Républicains.
Pourtant, les affaires internationales devaient entraîner sa perte: la candidature d'un Hohenzollern au trône d'Espagne, la crainte de voir la France encerclée par la Prusse, la fureur nationaliste qui commence à saisir une partie de la presse et donc l'opinion publique des deux côtés du Rhin, l'attitude des Bonapartistes autoritaires, exigeant une renonciation ferme et écrite du roi de Prusse à cette candidature, le refus poli du roi de recevoir à nouveau Benedetti, l'ambassadeur de France, mais confirmant la renonciation, le chancelier Bismarck qui diffuse aux journaux sa version personnelle afin de faire croire que l'ambassadeur a été séchement éconduit (dépêche d'Ems)... tout cela devait provoquer le vote des crédits de guerre contre la Prusse, à l'initiative du gouvernement, malgré les tentatives de Thiers, d'Arago et de Gambetta pour calmer la fureur ambiante. C'est au cours de la séance du 15 juillet 1870 où il présenta son projet, qu'Emile Ollivier devait prononcer la phrase malheureuse qui lui colla à la peau comme une tunique de Nessus:
"
- De ce jour commence pour les ministres mes collègues et pour moi, une grande responsabilité, nous l'acceptons le coeur léger
- Vous avez le coeur léger et le sang de la nation va couler ! s'écria le député Esquiros
- Je veux dire, reprit Emile Ollivier, d'un coeur que n'allourdit pas, d'un coeur confiant, parce que cette guerre, nous la subissons...
- Vous la faites ! lui lança alors Emmanuel Arago "
La suite est malheureusement et tragiquement connue: les crédits de guerre votés à l'unanimité moins 6 voix le 16 juillet, la déclaration de guerre remise à la Prusse le 19, les défaites qui s'enchaînent, le désastre de Sedan où l'empereur est fait prisonnier le 02 septembre, la proclamation de la République le 04, l'inutile resistance et, au final, la perte de l'Alsace et de de la Moselle. Emile Ollivier, lui, avait été déjà emporté dans la tempête, renversé par la Chambre dès le 09 août.
Elu à l'Académie française en avril 1870 au fauteuil de Lamartine par 26 voix sur 28, sa réception officielle, prévue pour mars 1874 n'eut jamais lieu suite à de vives protestations sur son désir, dans l'hommage rendu à son prédecesseur, d'y faire l'éloge de Napoléon III. Ainsi, comme Chateaubriand avant lui, il prit possession de son fauteuil sans la cérémonie d'usage.
Il ne lui fut pas davantage permis, en 1879, de prononcer son discours de réponse à la réception d'Henri Martin qui avait fustigé, dans le sien, les auteurs de la guerre de 1870.
Finalement, ce n'est qu'en 1892 qu'il prit officiellement la parole pour la première fois sous la Coupole, pour la remise du prix des Vertus et en 1901 qu'il put enfin répondre à un discours de réception, celui d'Emile Faguet contre lequel, à la grande surprise de ses collègues, il prit la défense de Voltaire.
Emile Ollivier passait la plus grande partie de l'année aux environs de St-Tropez, dans sa propriété de La Moutte, où, au dessus de la porte il avait fait graver sa devise personnelle: "Certa viriliter, sustine patienter" (Combats virilement, supporte patiemment l'adversité) . C'est là qu'il a composé les nombreux volumes (17 au total dont le dernier, consacré à la guerre de 1870 venait de paraître) de son Empire libéral destinés à justifier son action.
Son corps est inhumé dans un tombeau sur la plage des Salins. Il en avait lui-même choisi l'inscrption: "Magna quies in magna spe" (Un grand repos dans une grande espérance).
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