Je viens de lire d’une traite l’excellente Chronique du règne de Nicolas
Ier, écrit par Patrick Rambaud, Goncourt 1997 qui nous croque de façon satirique et croustillante de mots assassins les débuts du règne de Notre
Maître Absolu, Notre Leader Maximum, Notre Sublime Majesté, Notre Omniscient Souverain … (les épithètes sont diverses et variées et toutes en liaison avec une facette du personnage), celui qui
fait voter des lois qui existent déjà et parle pour ne rien résoudre, de sa Cour, ses conseillers, le cardinal de Guéant et le chevalier de Guaino dont le rôle est « de mettre en forme les bribes de paroles et le vouloir de Sa Majesté, leur donner une charpente puisque celle-ci n’était pas au fait de
notre langue, n’ayant obtenu qu’un pâle 7 sur 20 en français au baccalauréat », l’insolent marquis de Benamou, de ses ministres tapisseries
« magnifique collection de potiches », dirigé par le duc de Sablé (« il ne put trouver plus transparent ») et comprenant entre autre
la baronne d’Ati qui ne sait rien faire à part faire bosser les autres à sa place et jouer les stars de magazine (« Elle a une vue aérienne des dossiers
qu’elle ne consulte même pas »), Kouchner, comte d’Orsay (« Le palais d’Orsay lui fut offert, il en rêvait depuis longtemps, il y courut en
souriant », « Partisan mais à voix basse de Johnny Walker Bush »), Borloo, duc de Valenciennes, « à la chevelure en plumeau » qui,
« n’aimant guère se lever tôt, avait un air goguenard et mal réveillé, même le soir », la marquise de La Garde que Sa Majesté aime à cause de
« sa façon de truffer ses phrases d’expressions anglaises, ses exploits d’hier à la natation synchronisée », tandis que les députés du Parti Impérial sont ravalés au rang de
« Petits pois ».
Et pour vous donner encore plus l’eau à la bouche, voici quelques
autres passages grinçants :
« Ajoutons qu’en ce temps-là, il n’avait point encore le loisir d’obtenir une note prestigieuse par
décret, et on saisira son aversion pour les humanités, l’histoire, la géographie, les mathématiques et la philosophie où il stagnait en dessous de la moyenne ».
« Notre Véloce Leader, si vous lui parliez de culture, ne pensait qu’à des champs de maïs ou de
haricots ».
« Il changea illico de sujet, évoqua Monsieur de La Fayette que jusqu’à présent il confondait avec les
Grands Magasins du même nom, mais il avait épluché les fiches si utiles du chevalier de Guaino dans l’avion, pensez donc ! (…) Tant de savoir laissait Johnny Walker ébahi, lui dont les
connaissances historiques n’allaient guère plus loin que Davy Crockett et les frères James qu’il situaient à cause d’Hollywood ».
« « L’esprit religieux et la pratique religieuse peuvent contribuer à apaiser et à réguler une
société de liberté », ce qui se vérifiait en effet chaque jour, depuis la Saint-Barthélemy jusqu’aux camions piégés de Bagdad ».
« On découvrit l’existence de quelques ministres qu’on avait crus décédés, endormis ou naturalisés (…)
on vit le duc de Valenciennes déplorer la chute d’un autocar de pélerins polonais qui revenaient de Lourdes en chantant « Plus près de toi, mon Dieu », et, ô ironie de la divinité, se
fracassa dans un ravin des Alpes »
Guaino :
« Il tenait un catalogue complet de citations puisant au petit bonheur des mots sonores et colorés qu’il volait à des auteurs de tous bords, charcutait, en tournait le sens pour les mettre
dans la bouche de Sa Savante Majesté ... Le chevalier de Guaino était un maître. Parfois, il se plaisait à jouer ; alors, dans un discours, il saupoudrait les périodes avec des imparfaits du
subjonctif incongrus et drôles que Sa Majesté déclamait sans s’en apercevoir, convaincue que cela était beau quand cela était grotesque ».
Lagarde : «
Elle ne saisissait pas que le petit nombre de chanceux qui parviendraient à travailler plus priverait des milliers d’autre de travailler tout court. Cela s’était vérifié dans bien des royaumes
voisins, où l’on travaillait moins mais presque tous, et qui n’en étaient que plus riches, comme la Norvège, la Suisse, le Danemark, la Hollande, la Suède », « Il eût fallu que la
Marquise ne possédât point un gésier à la place du cœur et qu’elle eût un œil un peu moins myope ».
Excellent aussi le passage sur le Discours de Dakar puisé dans Tintin au Congo.
A lire la découverte de la génétique par Notre Savant Leader, sur la culture du résultat dans la police, sur
Sangatte …
Comme vous l’aurez deviné, cet ouvrage est un pur moment jouissif.
Commentaires