Laisse aller la musique
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Commenter l'actualité politique de ces derniers mois, c'est un peu entrer dans la philosophie un brin fataliste et amusée de Stone et Charden : "Les gens s’agitent, s’excitent, vont vite/ Laisse aller la musique" car enfin, j'ai bien l'impression qu'une grande partie de mes contemporains, perdant toute liberté de jugement, d'analyse et de recul, sont agités par des peurs irraisonnées entretenues par les politiques, les médias et la presse, même dite "sérieuse" et n'arrivent plus à faire la part des choses.
Ça en est arrivé à un point où parfois, ces politiciens et ces médias dits "sérieux", frisent tellement eux-mêmes l'infox, qu'il faut passer son temps ensuite à les nuancer, les rattraper ou les corriger. Je suis, par exemple, totalement effaré d'avoir dû rassurer des mômes de 6ème, totalement paniqués et certains presque au bord des larmes, suite au discours totalement hors-sol d'Emmanuel Macron (pour une situation "classique" somme toute de Guerre froide) car ils pensaient que le Président avait déclenché la Troisième Guerre mondiale et que leurs pères allaient devoir partir à la guerre ! Nos politiques et nos journalistes réfléchissent-ils, de temps en temps, à l'impact de leurs mots ? De même, dans de précédentes interventions, et face aux discours alarmistes de certains médias et de certains politiques, il a fallu rassurer sur la dissolution, l'absence de majorité, le non-vote du budget en fin d'années (des "classiques" de l'histoire parlementaires des IIIème et IVème Républiques), de sorte que, grand paradoxe de cette période, le métier d'historien n'a jamais été aussi utile pour relativiser, rester serein et ne pas paniquer.
"Le politique idéal, c'est l'historien parfait", selon Guizot qui, au passage, a oublié de s'appliquer la formule à lui-même en 1848 et c'est d'ailleurs en vieux briscard de la politique que François Bayrou a fait un hold-up sur Matignon aux dépens que Sébastien Lecornu et pour faire aussi ce que faisaient les Présidents du Conseil de la IVème quand ils voulaient durer : rester flou, ne pas aborder les sujets de front, repousser les orages au loin pour gagner du temps avec des comités et autres inventions du genre, comme par exemple, ce "conclave" qui, faute d'élire un nouveau pape, ne doit aboutir qu'à une prise de contrôle encore plus directe du business et de l'argent sur le système avec, on s'en doute, de nouveaux reculs de nos droits à la clé.
Evidemment, cela ne durera pas éternellement et la cognée des réalités va finir par rattraper ministres et Premier ministre auquel sa propre majorité, qui ne l'aime pas, a déjà planté quelques banderilles dans le dos, comme par exemple cette affaire Bétharram qui sent le coup foireux parti ou de l'Elysée ou du cercle clanique constitué autour du Napoléon de salle de bain de la majorité, ce petit arrogant, méprisant, prétentieux et imbu de sa personne, rageux d'avoir été viré si vite de Matignon. Rodé par sa longue habitude des mœurs parlementaires, le Premier ministre a cependant bien contré en rappelant que ses successeurs, notamment les socialistes, étaient au courant aussi et n'ont pas fait plus que lui. De quoi calmer certaines ardeurs.
Pendant ce temps, tel un poulet sans tête, Macron continue à crier au loup dans tous les sens, un peu comme son clone d'ailleurs, sans aucune raison, ni réflexion. Passe encore que les idéologues démocrates-chrétiens et la gauche passent leur temps à se délecter de toute crise internationale pour en rajouter une couche afin de pousser leur idéologie européiste et interventionniste, mais ça n'obligeait pas le chef de l'Etat à réagir sans mesure, comme s'il était lui-même en panique et en stress total, comme si demain ou après-demain, les chars russo-soviétiques allaient défiler sur les Champs ou à Lisbonne faute de défense européenne. Un chef de l'Etat, ça doit savoir se tenir tout de même ! La menace de retrait des Etats-Unis de la protection militaire de l'Europe sous diverses raisons et notamment financières, est un grand classique du chantage américain. Ce n'est ni le premier, ni le dernier et la crise de la CED, dans les années 50, amenait déjà le tout-puissant Secrétaire d'Etat, le républicain John Foster Dulles, a menacer d'an "agonizing reappraisal" (une douloureuse remise en cause) de la présence américaine en Europe en cas de rejet de celle-ci.
Certes, de Gaulle, Pompidou ou Mitterrand auraient sans doute, eux aussi, engagé le réarmement de la France, mais certainement pas en affolant la population et certainement pas en se plaçant d'emblée en position de faiblesse vis-à-vis des Américains et des Européens. C'est une faute majeure. D'autant plus que demain, comme aujourd'hui, même avec une défense renforcée, l'Europe reste incapable de se défendre seule, sans l'aide des Etats-Unis, face à la Russie et ses alliés. Quant à espérer une intervention américaine en Europe en cas soucis majeur ou d'intervention dans le monde pour protéger des intérêts occidentaux, déjà hier, nos devanciers avaient bien compris qu'il ne fallait pas trop y compter de façon systématique. La non-intervention sur Diên-Biên-Phu, le lâchage en règle dans l'affaire de Suez et quelques autres épisodes du passé, ont su, depuis longtemps, éveiller les consciences françaises qui ont préféré, plus sûrement, miser sur la bombe, théorisée comme 'arme de dissuasion" devant assurer l'indépendance militaire de notre pays depuis de Gaulle, que sur les "rêveries" d'une hypothétique défense européenne où le parapluie nucléaire français, comme par miracle, remplacerait celui des Etats-Unis qui n'ont pas du tout l'intention de perdre ce leadership. Plus que jamais, et même pour Donald Trump, si l'Europe doit faire plus pour sa défense sous peine d'un chantage au retrait, il est clair que cette défense ne peut s'envisager que dans le cadre de l'OTAN, au service du commandement américain.
D'ailleurs, c'est étrange à quel point les dirigeants européens, et le nôtre en particulier, n'arrivent pas à lire dans le jeu de Donald Trump et paniquent à la moindre de ses paroles. Il n'a pourtant rien que de très classique dans un paysage américain qui a connu Andrew Jackson ou Theodore Roosevelt, sans compter quelques autres de moindre envergure mais aussi peu orthodoxes comme James Knox Polk, responsable de la guerre contre le Mexique ('la guerre de M. Polk" comme on l'a parfois ironiquement surnommée). Ultra-virilistes, responsables de déclarations et de décisions à l'emporte-pièce (comme rien de moins que la dissolution de la deuxième banque centrale des Etats-Unis pour le premier, tandis que le deuxième était un ardent impérialiste, partisan de l'intervention à Cuba où il s'est militairement illustré, du "big stick" et de la puissance navale américaine). Fidèle au programme économique républicain le plus traditionnel - celui qui était déjà celui d'Abraham Lincoln en 1860 - il applique un protectionnisme éhonté et assumé (à l'image du tarif Dingley sous la présidence du républicain McKinley), destiné à protéger l'industrie américaine tout en misant sur le marché intérieur pour relancer la consommation, quitte à voir les prix et les salaires augmenter, tout en faisant pression sur les partenaires commerciaux des Etats-Unis afin d'en tirer encore plus d'avantages. En tout cas, McKinley et ses hauts tarifs, dans un monde déjà très mondialisé pour son temps, n'a ruiné ni les Etats-Unis, ni les autres économies mondiales. Sa politique étrangère n'en n'est que la fille : "L'affaire des États-Unis, c'est de faire des affaires", disait Calvin Coolidge, autre célèbre président républicain et Donald Trump croit trouver le salut de son pays dans le retour à ces politiques du passé, à mi-chemin entre isolationnisme et impérialisme, dans un reflet moderne du corollaire Roosevelt à la doctrine Monroe étendue à toutes les zones où son pays croit avoir des intérêts vitaux. Quant à la France, au lieu d'y voir une catastrophe, elle devrait y voir une opportunité unique de réindustrialisation.
Enfin, preuve que l'Etat ne tient plus grand chose en France, c'est l'état de désobéissance larvée et de politisation aigüe de certains grands corps, qui, quittant leur rôle de neutralité, se permettent, comme l'armée sous la IVème République, avec les conséquences que l'on sait, d'intervenir dans la sphère politique avec des décisions contestables. Sans parler du spectacle lamentable offert régulièrement par Science Po où l'on peut sérieusement douter du sens de l'Etat de certains de ses futurs serviteurs, la justice n'offre pas un spectacle plus serein. Alors que tous s'étonnent de son inaltérable mansuétude face au pouvoir en place (soit les affaires sont classées sans suite, soit on a des non-coupables, quand même coupables, mais pas coupables, tout en l'étant un peu sans que l'on puisse préciser leur rôle exact), à l'inverse, d'autres condamnations prononcées qui auraient pu sembler justes et logiques, le sont moins de par les réquisitions et décisions outrancières qui les accompagnent : que viennent faire les arrière-pensées politiques de certains magistrats dans les réquisitoires et/ou attendus d'un prononcé de peine, surtout pour justifier une exécution provisoire ? Il y a là un mélange, une confusion qui ne sont pas sains mais comment la justice ne se sentirait pas "missionnée", même tacitement à cette tâche quand le Président de la République n'a eu de cesse, depuis sa réélection de se servir, à des fins politiques, d'institutions de personnes non-élues comme autant de moyens pour court-circuiter la volonté populaire ?
Il a fallu beaucoup de courage, de patience, de temps et de fermeté au général de Gaulle pour faire rentrer l'armée dans son rôle et rétablir l'ordre républicain; la faiblesse actuelle d'un pouvoir sans majorité ne le permet pas. Entre-temps, on va espérer que la Chine n'envahisse pas Taïwan - et, à mon avis, c'est là qu'il faut porter nos regards parce que c'est là que se trouve le vrai danger pour l'avenir et que c'est à cela qu'il faut nous préparer -, que le Président ne fasse pas trop de déclarations aussi intempestives, dangereuses et brouillonnes que celles du kaiser Guillaume II au risque de provoquer l'irréparable, qu'il arrête de promettre des milliards d'aides que l'on n'a pas à l'Ukraine, ce qui énerve tout le monde, et que le monde finisse par arrêter d'accorder trop d'importance à Donald Trump qui n'est, somme toute, qu'un politicien américain plus traditionnel qu'on ne le pense outre-Atlantique.
Et dire que "les seuls, vrais grands responsables de tout cela, ce sont quand même ces fainéants de profs toujours en vacances ou en grève", comme le disait Tatie Borne au café du commerce du coin en tirant sur son inaltérable vapoteuse, s'apprêtant déjà à montrer à nouveau combien le gouvernement est courageux... enfin plus qu'envers certains dictateurs de l'autre côté de la mer Méditerranée.