Depuis quelques temps,
les adeptes de la tenue des JO à Pékin ne cessent de nous répéter que sport et politique sont deux choses différentes et que le sport est un vecteur d’amitié entre les peuples, hors de tout
conflit.
Or, cette idée de la neutralité du sport est fausse, aussi bien aujourd’hui que par le passé.
Le sport a toujours été et est toujours considéré comme un prolongement de la politique ; n’est-ce pas d’ailleurs l’une des raisons essentielles de l’attribution des Jeux à la dictature chinoise
?
En effet, ce que l’on appelle le sport, au sens moderne du mot, est né au XIXè siècle en Angleterre. Il s’agissait alors de promouvoir l’élitisme, le dépassement de soi et l’esprit de compétition
en même temps que d’améliorer la race, toute conception « darwinienne » et eugéniste n’étant pas absente de ce développement (« L'homme civilisé, au contraire, est arrivé, par sa civilisation
même, à s'exempter de la plupart de ces exercices naturels et utilitaires, et c'est pourquoi il s'étiole. Il n'y a qu'un moyen de lui restituer sa force et sa beauté idéales, c'est de soumettre
artificiellement, au moins pendant quelques quarts d'heure par jour, ou, si l'on veut, de lui refaire artificiellement une vie naturelle... », Georges Hébert, in La Méthode naturelle).
Avec la défaite de 1870, notamment en France, le sport devint aussi l’un des enjeux de la Revanche contre l’Allemagne (On note, par exemple, un club de gymnastique créé à Reims en 1886 et
s’appelant « les Volontaires d’Alsace-Lorraine » !!!).
Le 27 mai 1882 Jules Ferry alors Ministre de l'Instruction Publique honorait de sa présence la Fête Fédérale de l’Union des Sociétés de Gymnastique de France qui, cette année-là, se tint à Reims,
et fit un discours où il déclara que la culture de l'intelligence n'était pas tout, qu'il fallait donner à l'homme progressivement les moyens, de l'endurance et de l'épanouissement pour en faire
un citoyen apte à servir son pays.
C’est l’idée qu’expriment aussi bien Pierre de Coubertin, restaurateur de Jeux Olympiques en 1896, que Melchior de Polignac qui, en 1907, prend en main la direction des Champagnes Pommery. En
1911, il faut aménager un parc de 22 hectares autour de la célèbre maison de champagne, dotée d’un immense complexe sportif où s’implante, en 1913, le Collège d’athlètes qui devait permettre de
préparer les sportifs français à affronter les JO de 1916, prévus à … Berlin ! Il fait suite à la campagne d’opinion lancée par un journaliste du journal du même nom qui posait la question
suivante : "Considérant que désormais la valeur sportive d'une nation s'ajoutera, d'une façon qui n'est point négligeable, à ses prestiges, à sa valeur sociale proprement dite, doit-on désirer la
création, en France, d'une véritable élite du muscle dans une sorte de collège d'athlétisme ?" (On notera le lien clairement fait entre nation, sport en prestige national) et les hommes
politiques du temps, Barthou, Poincaré, se pressent pour voir ce Collège qui promeut les méthodes d’Hébert.
Après la Grande guerre, le sport devint encore plus un élément de la diplomatie : « Pour la première fois, les Etats et les gouvernements sont tentés d’utiliser le sport à des fins
extra-sportives. Le sport devient une vitrine de la vitalité et de la grandeur des nations et, à ce titre, est promu par les hommes politiques comme instrument de propagande. » notent Pierre et
Lionel Arnaud dans leur Histoire du sport. Et d’expliquer que dans le début des années 20, les rencontres sportives voient s’affronter les nations ayant gagné la Grande guerre. Les Allemands,
leurs alliés, les pays neutres ainsi que l’URSS en sont exclus. En France, c’est le ministère des affaires étrangères (je souligne intentionnellement) qui dirige la politique sportive.
Très vite, les régimes totalitaires vont reprendre l’ensemble de ces conceptions issues de la fin du XIXè et du début du XXè pour les porter à leur paroxysme, et lorsque, en 1934, l’Italie
remporte la Coupe du monde de foot, c’est l’explosion : « Au lever du drapeau tricolore sur la plus haute hampe du stade, la multitude ressent l’émotion esthétique d’avoir gagné la primauté
mondiale dans le plus fascinant des sports. Et dans cet instant où est consacré la grande victoire - fruit de tant d’efforts - la foule offre au Duce sa gratitude. C’est au nom de Mussolini que
notre équipe s’est battue à Florence ; à Milan et hier à Rome, pour la conquête du titre mondial. » (Il Messaggero).
Quant-à Hitler, il écrivait dans Mein Kampf : « Des millions de corps entraînés au sport, imprégnés d’amour pour la patrie et remplis d’esprit offensif pourraient se transformer, en l’espace de
deux ans, en une armée. » et les JO de Berlin de 1936 lui permettront de montrer de façon éclatante au monde par les nombreuses victoires des athlètes allemands, la puissance de son pays.
La chute des régimes totalitaires n’allait pas pour autant sonner le glas de cette collusion sport/politique ; en effet, celui-ci devint l’un des enjeux de la Guerre froide entre les Etats-Unis
et l’URSS. « Le sport n’est pas un but en soi ; il est un moyen d’atteindre d’autres buts. » (Eric Honecker, 1948) ; tandis que la Pravda déclarait, en 1972, « Les grandes victoires de l’Union
soviétique et des pays frères sont la preuve éclatante que le socialisme est le système le mieux adapté à l’accomplissement physique et spirituel de l’homme. »
La guerre des sportifs, avec recours à toutes les méthodes de sélection drastiques, dopage, conditionnement fonctionnèrent à plein régime. « Est-ce que nous réalisons à quel point il est
important de concourir victorieusement contre les autres nations (...). Etant un leader, les Etats-Unis doivent tenir leur rang. (...) Compte tenu de ce que représente le sport, un succès sportif
peut servir une nation autant qu’une victoire militaire. » (Gérald Ford, président des Etats-Unis).
D’autres pays eurent recours au sport afin de favoriser leur reconnaissance internationale ; on citera par exemple Cuba ou encore l’Argentine des Colonels avec la victoire en coupe du monde de
foot en 1978 et même, à un moindre degré, la victoire des Anglais dans cette même coupe, en 1966, suite à un arbitrage toujours contesté aujourd’hui, alors que celle-ci avait lieu sur leur
sol.
Le recours au dopage, encore actuellement, est un des effets de cette lutte pour la suprématie entre Etats ; et les athlètes chinois, par parenthèses, ont montré, dans un passé récent, qu’ils
n’étaient pas les plus réfractaires à ces méthodes.
Signalons aussi que des JO ont déjà été boycottés : aux Jeux Olympiques de Melbourne de 1956, six pays boycottent l’événement en signe de protestation. L’Espagne, les Pays-Bas et la Suisse
refusent de rencontrer les envahisseurs de la Hongrie. L’Egypte, l’Irak et le Liban dénoncent l’intervention franco-britannique à Suez. En 1980, les Etats-Unis boycottent les Jeux Olympiques
organisés à Moscou. Les pays soviétiques feront de même lors des JO de Los Angeles en 1984.
L'utilisation du boycott montre que le sport n’est pas la grande fête qui rassemble les peuples. Il est bel et bien un instrument au service des Etats, voire même une arme et un vecteur du
l’expression du nationalisme.
Aujourd’hui encore, malgré la disparition de la Guerre froide, Etats-Unis et Russie continuent à rivaliser sur le plan du nombre de médailles, comme si le prestige de leur nation en dépendait ;
le foot, sport-roi de la planète continue à générer des comportements nationalistes, identitaires et politiques (voir les banderoles racistes et autres qui fleurissent dans les stades ; voir
aussi la rhétorique utilisée par les médias et les journaux sportifs qui exaltent tout un vocabulaire guerrier et raciste : le « Kanak » Karembeu, le « ghanéen » Dessailly sont des expressions
issues de ces milieux). « Le titre de champion, n’est pas seulement conquis par une équipe, mais par la société dont elle est issue. La collectivité se projette donc dans l’équipe et place en
elle ses espoirs de conquête, son énergie de vaincre, mais aussi ses frustrations personnelles et son agressivité. » (Rapport le Vandalisme et la violence dans le sport). Le sport, comme l’écrit
Philippe Liotard, « participe à l’établissement d’un légendaire spécifiquement national avec ses héros, ses épopées, ses Austerlitz et ses Waterloo. » Il entretient en assurant une fonction
identitaire l’idée de ce qui n’est parfois qu’une fiction : la nation.
Enfin, dimension nouvelle apparue avec la « marchandisation » du sport, le poids des multinationales et des grands groupes financiers pour lesquelles le sport est devenu un enjeu de profit leur
permettant d’avancer leurs pions dans tel ou tel pays de la planète. En ce sens le sport est devenu aussi un véhicule idéologique où est mis en avant, comme par un retour au XIXè siècle et les
raisons qui ont vu naître le sport, le conditionnement des foules « par l’esprit de compétition et le culte de la performance sans limite, persuadées de la légitimité du combat perpétuel, de la
juste domination du vainqueur couvert d’or et de prestige, de la soumission du faible au fort, de l’exploit et de la réussite individuelle ».
On comprend que ces multinationales aient tout fait pour que les Jeux aient lieu à Pékin et pourquoi, aujourd’hui, elles font le forcing pour qu’il n’y ait pas de boycott des Jeux.
On comprend donc aussi que la participation ou la non-participation à ces Jeux aura donc valeur de symbole non seulement sportif, mais aussi politique sur les valeurs que nous partageons et
celles que nous sommes prêts à fouler aux pieds au nom d’une neutralité sportive qui n’existe pas. La participation aux JO de Pékin, que les athlètes le veuillent ou non, aura valeur de symbole
politique fort.
Sources :
http://www.patrimoinedefrance.org/his005.htm
http://rai.chez-alice.fr/html/sporpolitiqu.htm
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