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Quelques vers

4 Février 2008 Publié dans #Quand je fais un effort pour écrire - cela donne...

On lisait, sur le net, que Philippe Besson disait s'être inspiré des Lettres de poilus pour écrire "En l'absence des hommes".
C'est sous une autre influence, celle des souvenirs de Maurice Genevoix qu'en 1998, dans une village de Haute-Marne, j'écrivai les vers qui suivent et qui font partie de ceux que j'ai retrouvés sur la disquette dont j'ai déjà parlé.
Je vous les livre, un peu avec crainte. Et dire que ces vers ont presque 10 ans déjà; comme le temps passe! C'est comme si c'était hier. Qu'ai-je donc fait de ma vie en 10 ans? Rien, absolument rien et aujourd'hui ne reste qu'un grand néant.


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L’assaut
 
D’habitude, sous les bombardements,
On se terre,
Laissant déferler l’orage de fer.
On attend désespérément.
Pourvu que la guitoune tienne,
Qu’aucun obus ne vienne
Nous fouailler,
Nous ensevelir là-dessous !
On les laisse tomber.
On devient fou.
Fou d’une guerre qui n’en finit pas,
Fou de cette sangsue qui suinte de tous ces pores,
Qui nous englue pas à pas
D’une glaise sanglante et molle qui mord
L’homme, en fait une bête,
Lui inocule une maladie vénéneuse
Qui dévisse la tête
Et laisse la raison ténébreuse.
Qui saura jamais ces heures
Où l’on se croit à l’abri de la mort,
Où les nerfs à vif pleurent,
Croyant conjurer le mauvais sort ?
 
Mais aujourd’hui,
On attend, harnaché dans la tranchée.
La baïonnette, au canon, luit.
Bientôt l’assaut. La nouvelle en a été donnée.
Nos canons déchiquettent l’atmosphère.
Mission : écraser ses pauvres hères,
Briser les réseaux de barbelés,
Hacher les égarés.
Les hommes, entassés, se taisent.
Leurs yeux parlent pour eux.
On y lit l’angoisse qu’y laisse
La pensée de revenir moins nombreux.
Qui restera ?
Qui s’en ira ?
Les fusées ! Les canons cessent. A l’assaut !
A l’assaut !
Et ceux que nos canons devaient équarrir,
Ces réseaux qu’ils eussent dû broyer,
Tout était vivant, tout était soupir,
Rage, râle ! Et leur peur se muait en acier.
 
Ne pas penser.
Devenir soudain sourd.
Oublier,
Oublier ces sifflements sourds,
Ces bourdonnements assourdissants,
Ces bruits qui mettent le nerf à nu,
Frappent, heurtent, tuent,
Percutants, explosifs, fusants,
Ces balles qui battent la plaine
A la recherche d’un épiderme à percer
Et auxquels seuls le hasard ou la veine,
Absurdes, illusoires, permettent d’échapper.
On court,
On ne veut rien entendre, rien voir,
Rien savoir,
Oublier tout ce sang qui gicle en gerbes terreuses
De cadavres livides et déjà décharnés,
Derniers restes de cris angoissés, voix fiévreuses
Au regard agrandi par la peur,
Au front encore marqué de sueur.
Avancer, aveugle, à demi-trépassé,
Errer, inconscient, à la rencontre d’une lueur,
A la rencontre du malheur.
Courir plus avant, sans souci du passé,
Perdre la tête, tituber, tomber et se relever,
Tenir, insensé, dans ses serres crochues, agripper,
A s’en faire une illusoire armure,
Son fusil, ironique ustensile,
Froid canon d’acier qui ne sait que la vie ne dure.
 
Je marche au péril,
Je feins de le dédaigner
En sachant sa morbide présence.
Je fléchis soudain, je tombe, emporté,
Entraîné par le tourbillon angoissant de l’absence.
Des harmonies étranges éclatent toujours
A travers le sombre brouillard du délire,
Mais la lumière et les jours
Et leur souvenir,
Les jours d’avant, les jours d’hier,
Ceux dont j’étais si fier ?
Je vois des lambeaux de chair éparpillés,
Des restes humains éclatés,
Mille fois fouaillés par le froid labeur
Des canons,
Et, horreur !
Un bras, une jambe, un tronc,
Parfois pendus à des barbelés idiots,
Des mains qui s’agrippent toutes seules.
Je songe au passé, foyer, ferme, foins et chariots,
A toutes ces personnes qui risquent de rester seules.
Les minutes s’égrainent au gré de ma douleur ;
Elle me berce et m’endors et me tue
Goutte à goutte, comme un serpent charmeur
Qui vous hypnotise, et soudain, sur vous se rue.
 
Copyright Historianman, le 16 décembre 1998
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