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Sport, politique, nationalisme

20 Avril 2008 Publié dans #Quelques articles historiques

Depuis quelques temps, les adeptes de la tenue des JO à Pékin ne cessent de nous répéter que sport et politique sont deux choses différentes et que le sport est un vecteur d’amitié entre les peuples, hors de tout conflit.
Or, cette idée de la neutralité du sport est fausse, aussi bien aujourd’hui que par le passé.
Le sport a toujours été et est toujours considéré comme un prolongement de la politique ; n’est-ce pas d’ailleurs l’une des raisons essentielles de l’attribution des Jeux à la dictature chinoise ?

En effet, ce que l’on appelle le sport, au sens moderne du mot, est né au XIXè siècle en Angleterre. Il s’agissait alors de promouvoir l’élitisme, le dépassement de soi et l’esprit de compétition en même temps que d’améliorer la race, toute conception « darwinienne » et eugéniste n’étant pas absente de ce développement (« L'homme civilisé, au contraire, est arrivé, par sa civilisation même, à s'exempter de la plupart de ces exercices naturels et utilitaires, et c'est pourquoi il s'étiole. Il n'y a qu'un moyen de lui restituer sa force et sa beauté idéales, c'est de soumettre artificiellement, au moins pendant quelques quarts d'heure par jour, ou, si l'on veut, de lui refaire artificiellement une vie naturelle... », Georges Hébert, in La Méthode naturelle).

Avec la défaite de 1870, notamment en France, le sport devint aussi l’un des enjeux de la Revanche contre l’Allemagne (On note, par exemple, un club de gymnastique créé à Reims en 1886 et s’appelant « les Volontaires d’Alsace-Lorraine » !!!).
Le 27 mai 1882 Jules Ferry alors Ministre de l'Instruction Publique honorait de sa présence la Fête Fédérale de l’Union des Sociétés de Gymnastique de France qui, cette année-là, se tint à Reims, et fit un discours où il déclara que la culture de l'intelligence n'était pas tout, qu'il fallait donner à l'homme progressivement les moyens, de l'endurance et de l'épanouissement pour en faire un citoyen apte à servir son pays.
C’est l’idée qu’expriment aussi bien Pierre de Coubertin, restaurateur de Jeux Olympiques en 1896, que Melchior de Polignac qui, en 1907, prend en main la direction des Champagnes Pommery. En 1911, il faut aménager un parc de 22 hectares autour de la célèbre maison de champagne, dotée d’un immense complexe sportif où s’implante, en 1913, le Collège d’athlètes qui devait permettre de préparer les sportifs français à affronter les JO de 1916, prévus à … Berlin ! Il fait suite à la campagne d’opinion lancée par un journaliste du journal du même nom qui posait la question suivante : "Considérant que désormais la valeur sportive d'une nation s'ajoutera, d'une façon qui n'est point négligeable, à ses prestiges, à sa valeur sociale proprement dite, doit-on désirer la création, en France, d'une véritable élite du muscle dans une sorte de collège d'athlétisme ?" (On notera le lien clairement fait entre nation, sport en prestige national) et les hommes politiques du temps, Barthou, Poincaré, se pressent pour voir ce Collège qui promeut les méthodes d’Hébert.

Après la Grande guerre, le sport devint encore plus un élément de la diplomatie : « Pour la première fois, les Etats et les gouvernements sont tentés d’utiliser le sport à des fins extra-sportives. Le sport devient une vitrine de la vitalité et de la grandeur des nations et, à ce titre, est promu par les hommes politiques comme instrument de propagande. » notent Pierre et Lionel Arnaud dans leur Histoire du sport. Et d’expliquer que dans le début des années 20, les rencontres sportives voient s’affronter les nations ayant gagné la Grande guerre. Les Allemands, leurs alliés, les pays neutres ainsi que l’URSS en sont exclus. En France, c’est le ministère des affaires étrangères (je souligne intentionnellement) qui dirige la politique sportive.
Très vite, les régimes totalitaires vont reprendre l’ensemble de ces conceptions issues de la fin du XIXè et du début du XXè pour les porter à leur paroxysme, et lorsque, en 1934, l’Italie remporte la Coupe du monde de foot, c’est l’explosion : « Au lever du drapeau tricolore sur la plus haute hampe du stade, la multitude ressent l’émotion esthétique d’avoir gagné la primauté mondiale dans le plus fascinant des sports. Et dans cet instant où est consacré la grande victoire - fruit de tant d’efforts - la foule offre au Duce sa gratitude. C’est au nom de Mussolini que notre équipe s’est battue à Florence ; à Milan et hier à Rome, pour la conquête du titre mondial. » (Il Messaggero).
Quant-à Hitler, il écrivait dans Mein Kampf : « Des millions de corps entraînés au sport, imprégnés d’amour pour la patrie et remplis d’esprit offensif pourraient se transformer, en l’espace de deux ans, en une armée. » et les JO de Berlin de 1936 lui permettront de montrer de façon éclatante au monde par les nombreuses victoires des athlètes allemands, la puissance de son pays.

La chute des régimes totalitaires n’allait pas pour autant sonner le glas de cette collusion sport/politique ; en effet, celui-ci devint l’un des enjeux de la Guerre froide entre les Etats-Unis et l’URSS. « Le sport n’est pas un but en soi ; il est un moyen d’atteindre d’autres buts. » (Eric Honecker, 1948) ; tandis que la Pravda déclarait, en 1972, « Les grandes victoires de l’Union soviétique et des pays frères sont la preuve éclatante que le socialisme est le système le mieux adapté à l’accomplissement physique et spirituel de l’homme. »
La guerre des sportifs, avec recours à toutes les méthodes de sélection drastiques, dopage, conditionnement fonctionnèrent à plein régime. « Est-ce que nous réalisons à quel point il est important de concourir victorieusement contre les autres nations (...). Etant un leader, les Etats-Unis doivent tenir leur rang. (...) Compte tenu de ce que représente le sport, un succès sportif peut servir une nation autant qu’une victoire militaire. » (Gérald Ford, président des Etats-Unis).
D’autres pays eurent recours au sport afin de favoriser leur reconnaissance internationale ; on citera par exemple Cuba ou encore l’Argentine des Colonels avec la victoire en coupe du monde de foot en 1978 et même, à un moindre degré, la victoire des Anglais dans cette même coupe, en 1966, suite à un arbitrage toujours contesté aujourd’hui, alors que celle-ci avait lieu sur leur sol.
Le recours au dopage, encore actuellement, est un des effets de cette lutte pour la suprématie entre Etats ; et les athlètes chinois, par parenthèses, ont montré, dans un passé récent, qu’ils n’étaient pas les plus réfractaires à ces méthodes.

Signalons aussi que des JO ont déjà été boycottés : aux Jeux Olympiques de Melbourne de 1956, six pays boycottent l’événement en signe de protestation. L’Espagne, les Pays-Bas et la Suisse refusent de rencontrer les envahisseurs de la Hongrie. L’Egypte, l’Irak et le Liban dénoncent l’intervention franco-britannique à Suez. En 1980, les Etats-Unis boycottent les Jeux Olympiques organisés à Moscou. Les pays soviétiques feront de même lors des JO de Los Angeles en 1984.
L'utilisation du boycott montre que le sport n’est pas la grande fête qui rassemble les peuples. Il est bel et bien un instrument au service des Etats, voire même une arme et un vecteur du l’expression du nationalisme.

Aujourd’hui encore, malgré la disparition de la Guerre froide, Etats-Unis et Russie continuent à rivaliser sur le plan du nombre de médailles, comme si le prestige de leur nation en dépendait ; le foot, sport-roi de la planète continue à générer des comportements nationalistes, identitaires et politiques (voir les banderoles racistes et autres qui fleurissent dans les stades ; voir aussi la rhétorique utilisée par les médias et les journaux sportifs qui exaltent tout un vocabulaire guerrier et raciste : le « Kanak » Karembeu, le « ghanéen » Dessailly sont des expressions issues de ces milieux). « Le titre de champion, n’est pas seulement conquis par une équipe, mais par la société dont elle est issue. La collectivité se projette donc dans l’équipe et place en elle ses espoirs de conquête, son énergie de vaincre, mais aussi ses frustrations personnelles et son agressivité. » (Rapport le Vandalisme et la violence dans le sport). Le sport, comme l’écrit Philippe Liotard, « participe à l’établissement d’un légendaire spécifiquement national avec ses héros, ses épopées, ses Austerlitz et ses Waterloo. » Il entretient en assurant une fonction identitaire l’idée de ce qui n’est parfois qu’une fiction : la nation.

Enfin, dimension nouvelle apparue avec la « marchandisation » du sport, le poids des multinationales et des grands groupes financiers pour lesquels le sport est devenu un enjeu de profit leur permettant d’avancer leurs pions dans tel ou tel pays de la planète. En ce sens le sport est devenu aussi un véhicule idéologique où est mis en avant, comme par un retour au XIXè siècle et les raisons qui ont vu naître le sport, le conditionnement des foules « par l’esprit de compétition et le culte de la performance sans limite, persuadées de la légitimité du combat perpétuel, de la juste domination du vainqueur couvert d’or et de prestige, de la soumission du faible au fort, de l’exploit et de la réussite individuelle » qui sont à la fois les moteurs intrinsèques du libéralisme économique le plus "sauvage" et le cache-sexe de motifs avant tout d'ordre économiques et financiers moins avouables.
On comprend que ces multinationales aient tout fait pour que les Jeux aient lieu à Pékin et pourquoi, aujourd’hui, elles font le forcing pour qu’il n’y ait pas de boycott des Jeux.

On comprend donc aussi que la participation ou la non-participation à ces Jeux aura donc valeur de symbole non seulement sportif, mais aussi politique sur les valeurs que nous partageons et celles que nous sommes prêts à fouler aux pieds au nom d’une neutralité sportive qui n’existe pas. La participation aux JO de Pékin, que les athlètes le veuillent ou non, aura valeur de symbole politique fort.

Sources :

http://www.patrimoinedefrance.org/his005.htm
http://rai.chez-alice.fr/html/sporpolitiqu.htm

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J
Excellent ce billet, car aussi documenté que nécessaire. Il serait temps que tous ceux qui se rengorgent avec les idéaux de pureté et de fraternité de l'esprit olympique se repenchent sur les écrits de Pierre de Coubertin et y découvrent le vrai visage de cet homme aussi farouchement nationaliste que fondamentalement raciste. Esprit du temps ? Sans doute. Mais qu'est-ce qui peut bien se cacher aujourd'hui sous les tractations des marchands qui gouvernent le sport ? Certains travers de "l'esprit" traversent, hélas, aussi le temps.
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F
Voilà une synthèse rondement menée qui met clairement les choses au point. On sait depuis Foucault, combien le corps n'est pas neutre. Il ne l'a jamais été pas plus chez les Grecs, Romains qu'avec les religions monothéistes. Mais le culte du corps dur, viril, guérrier fait toujours recette alors qu'il est eaux, marais, tripes molles, liquides de toutes sortes, énergie par la digestion bref tellement plus complexe et mélangé. Thanks.
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L
Quand j'étais en Angleterre, j'avais appris que le Cricket, à peu près aussi incompréhensible que le base ball, avait été le moyen par lequel les pays du Commonwealth se "vengeaient" de la souveraineté britannique.  Il est vrai que l'Angleterre n'a pas gagné une coupe de Cricket depuis beaucoup d'années en se faisant systématiquement battre par le Pakistan, l'Australie, l'Indonésie...
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