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La proposition de Kaspi

11 Novembre 2008 Publié dans #Articles de réflexion

L'historien André Kaspi qui présidait la Commission sur l'avenir et la modernisation des commémorations publiques préconise de réduire de douze à trois - le 8 Mai, le 14 Juillet et le 11 Novembre, tous trois fériés - les journées de commémorations nationales afin de leur rendre l'aspect de solennités nationales fortes.

Lorsque son rapport affirme: «Il n'est pas sain qu'en l'espace d'un demi-siècle, le nombre de commémorations ait doublé. Il n'est pas admissible que la nation cède aux intérêts communautaristes et que l'on multiplie les journées de repentance pour satisfaire un groupe de victimes.», j'approuve totalement.
Notre République a connu, ces dernières années, une véritable inflation de "mémoriel" à tendance communautariste. On en finit plus du drapeau national sorti sur les toits des établissements scolaires, des circulaires du BO appelant à commémorer telle ou telle journée.
C'est comme si une odeur permanente d'encens laïque se répandait sur notre démocratie jusqu'à l'overdose.
"De 1995 à 2007, les pouvoirs publics ont institué une journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français (à l'exclusion des autres) et d'hommage aux Justes de France (dommage si vous avez sauvé d'autres personnes que des juifs pendant la guerre), une journée nationale des mémoires de la traite de l'esclavage et de leurs abolitions (à condition de ne pas parler de la traite musulmane qui, elle, n'a jamais été reconnue par le parlement français) , deux journées nationales d'hommage aux «morts pour la France» en Indochine et en Algérie (même les tortionnaires ?) et une journée nationale d'hommage aux harkis (et pour les colons chassés d'Algérie, c'est quand?)".
Sans parler de journées comme la journée de l'Europe et tout le bric-à-brac politiquement correct du même genre.

N'avons-nous donc, par exemple, pas assez du 8 mai pour rendre hommage aux victimes, à toutes les victimes, sans exclusion, sans exception, de la Seconde guerre mondiale qu'il faille encore y consacrer des journées spéciales pour telle ou telle catégorie ?
De quoi fragmenter un peu plus la République sous le poids des mémoires différencielles entretenues artificiellement, attiser sans cesse les rancoeurs, les rancunes et empêcher le passé de passer en rendant plus compliqué la naissance d'un passé national commun.
L'idée de Kaspi permettrait enfin de célébrer à nouveau toutes les victimes le même jour, quels que soient leur race, leur origine, leur couleur de peau, leur orientation sexuelle ... et de rendre ainsi un sens véritable au mot "communauté nationale", me semble-t-il.

Aussi, quand Kaspi propose qu'«Au lieu de commémorer la guerre d'Indochine sur l'ensemble du territoire national, une ville pourrait être retenue, par exemple Fréjus», il me semble qu'il propose enfin de rendre à l'événement passé sa véritable dimension: un souvenir qui doit être rappelé mais qui ne doit pas entraver la marche vers le futur en ressassant jusqu'à plus soif un passé révolu et qui, entretenu à forte dose, se révèle bloquant pour la construction d'un avenir commun et donc de la nation.
De plus, cela permettrait de remettre les événements en perspective et de leur rendre une hiérarchie, car pour dramatiques que soient l'esclavage ou les guerres d'Indochine ou d'Algérie, cela n'a rien de comparable à 14/18, à 39/45 ou à la Révolution française qui restent de grandes tragédies nationales et mondiales.
Hélas, il suffit de voir déjà les réactions hostiles à ce projet pour voir à quel point la gangrène est déjà profonde, chaque communauté ayant peur de perdre "sa" journée (ce que le projet ne propose pas, du reste).

"Pour faire de l'histoire, tournez le dos résolument au passé et vivez d'abord. Mêlez-vous à la vie. A la vie intellectuelle, sans doute, dans toute sa variété. Mais vivez aussi d'une vie pratique". (Lucien Febvre); on ne saurait trop que rappeler ce conseil à tous les béni-oui-oui de la commémorite communautariste aigüe.

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H
Quel salutaire billet Jerem, je ne peux qu'ajouter que la charge émotionnelle sur laquelle surfent les gouvernants sans projet ni de véritable légitimité entretien le rideau de fumée derrière lequel ils agissent à leur guise.Les commémorations seraient-elles les nouveaux opiums des peuples ?
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